Depuis mercredi dernier, la seule nuit que je n'aie pas passée au taf fût celle de vendredi à samedi. D'où un état physique et mental quelque peu instable ce matin. Bizarre de me dire que non seulement ce soir, mais aussi demain soir, youhou, je ne passerai pas ma nuit à répondre au téléphone quelque part dans un bureau perdu au fin fond de Gennevilliers. Je sais qu'il y aurait urgence à se reposer, mais en même temps, puisque la vraie vie recommence, je peine à accepter l'idée qu'il faille faire la sieste avant... Se recaler sur une vie sans travail, ce n'est pas toujours simple. Heureusement, mercredi soir on r'met ça. Burp.
Ouaip. Deux réveillons, deux nuits de taf, cette année. Pas que ça m'enchante, mais enfin bon, il faut bien que quelqu'un le fasse. "Oui mais pourquoi toi d'abord?" hurlent les copains déçus de ne pas m'avoir avec eux pour changer d'année. Je ne sais pas. Enfin, si, du point de vue de celui qui fait le planning, je vois bien: cette année, beaucoup de collègues ont posé des congés à ce moment-là, donc, en gros, ceux qui ne sont pas en vacances pour le Nouvel An sont de corvée. Voilà. C'est mon taf. On ne gagne pas à tous les coups. Ca fait partie du métier. Ce sont les contraintes du boulot. Je ne comprends pas toujours pourquoi j'accepte ça, alors essayer de l'expliquer aux autres...
Bref.
Depuis mercredi dernier, jour du réveillon de Noël, donc, j'ai carrément décroché du monde réel. Alors que j'écris ces mots, par la fenêtre je vois les remparts séculaires au pied desquels je vis. Ils sont éclairés par un beau soleil d'hiver. Cinq jours que je n'avais pas vu ça. La lumière du jour. Partir au boulot alors qu'il fait déjà noir, veiller toute la nuit pour bosser, rentrer chez soi alors que le soleil ne s'est pas encore levé, dormir toute la journée... Ca peut être ma vie. Ce n'est pas toujours comme ça, encore heureux, mais il y a des phases. Et j'en sors lessivé.
Le fait est que la période actuelle engendre des perturbations qui ne favorisent pas forcément une récupération optimale. Bon, mercredi soir, c'était réveillon. Et qui dit réveillon, y compris au boulot dit repas de fête. Et qui dit repas de fête dit boisson de fête. Champagne. Et c'est à ça que j'ai carburé toute la nuit. L'année dernière, notre employeur nous avait réservé un Noël relativement austère en matière de réjouissances. Du style deux pauvres bouteilles pour la soirée et la nuit. Alors déjà, bosser pendant que tout le monde fait la teuf, ce n'est pas forcément très agréable, mais si en plus il faut se finir au Coca Light, je dis non. Et quelques-uns de mes collègues me suivent.
Cette année, afin d'éviter tout risque de dessèchement de gosier pour cause de pingrerie de notre employeur, nous nous sommes mis d'accord avec quelques camarades nuiteux pour ramener une bouteille de champagne chacun. Et bien, comme de par hasard, peut-être à la suite de nos récriminations de l'an passé, cette fois-ci ce fût bombance en matière de breuvage à bulles offert par la boîte! Je ne vous raconte pas ce qu'on s'est mis. Bien que nous n'ayons pas réussi à venir à bout de la totalité des bouteilles, il est fort probable que les buveurs présents ce soir-là aient joyeusement englouti une bouteille par tête de pipe. Si ce n'est plus. En ce qui me concerne j'ai de gros doutes.
Bosser bourré. Oui, tout à fait, c'est possible. Tout en conservant sa crédibilité téléphonique, oui, oui. Non, parce qu'il ne faut pas croire, autant la nuit de Noël est en général assez calme, autant cette année, pas du tout. Bien sûr l'ébriété n'aide pas forcément à optimiser son efficacité au travail, rédiger un courrier électronique en anglais à trois heures du mat' alors qu'on est à deux grammes n'est pas chose aisée, mais enfin, objectivement, il y avait vraiment de quoi faire. Dans la bonne humeur, bien sûr, champagne aidant.
Je crois bien que c'est ma boisson préférée. Je veux dire, quand il s'agit de tisaner un brin. Ca monte à la tête, mais tranquillou, ça se gère hyper facilement, le lendemain matin on n'a jamais mal au crâne si on ne tourne qu'à ça, ça ne rend pas malade à finir la tête dans les chiottes... Non, vraiment, le champagne, je dis très bien. Tout en sachant que l'alcool, c'est mal, ne l'oubliez jamais les enfants. Et puis d'abord j'étais vachement moins bourré que tous les gugusses qui nous ont appelés après s'être lamentablement croûtés au milieu d'un rond point qui n'avait rien à faire là où sur un muret qui s'était jeté sous leurs roues.
Enfin bon, à un moment donné, j'étais tellement bourré que j'ai fumé une clope.
...
Eeeeeeeeeeeeeeeeeeeeeet ouais.
Deux ans sans fumer, et bim.
Alors évidemment, il se trouvera des gens pour tomber à genoux, s'arracher les vêtements et se recouvrir de cendres; ce n'est pas la peine, je vous assure. Déjà, histoire d'éviter tout suspense inutile, je vous raconte la fin: je n'ai pas refumé depuis. Juste, il se trouve que j'ai eu une envie d'une cigarette à ce moment-là. Et que je ne me suis pas interdit de céder à cette envie.
Et donc, il y a un peu plus de deux ans, quelques jours avant mes trente ans, j'ai arrêté de fumer. J'étais plutôt du genre gros fumeur, puisque j'abattais quotidiennement mon paquet de Camel même pas Light. Et du jour au lendemain, pouf plus rien. Je ne dirai pas que c'était facile. Au contraire, je dirais plutôt que j'ai fait preuve d'une volonté de fer et d'une force de caractère redoutable pour y arriver. En fait, ce qui m'a le plus aidé à tenir, notamment dans les moments où l'envie refaisait surface (c'est-à-dire quotidiennement, avec plus ou moins de vigueur), c'est de me dire que si j'en refumais une, je replongerais aussitôt. Que je ne serais pas assez fort pour m'arrêter à en fumer une seule.
Et ça a marché. Drôlement bien, même. Puisque pas une seule en deux ans. Sauf qu'à la longue ça a fini par me gonfler, le côté "Moi, pauvre petite chose fragile, trop faible pour être capable de résister". A un moment donné, merde. Oui, merde. A cette part de moi-même qui a tendance à vouloir me persuader de ma vulnérabilité, de ma fragilité, de ma faiblesse, j'ai eu envie de dire merde. Quand la raison se mue en prudence excessive, laquelle finit par virer dénigrement de soi, on peut dire merde. Et ce soir-là, merci champagne, c'est ce qui s'est passé.
J'ai fumé une cigarette, parce que j'en avais envie, parce que j'ai trente-deux ans, parce que j'ai tenu deux ans sans fumer, parce qu'après ça je sais que ce n'est pas une pauvre clope qui va me faire replonger. Et j'ai kiffé ma race. Pas envie de tousser, pas envie de gerber, pas trouvé ça dégueulasse... Non, j'ai apprécié ce moment. J'aime toujours autant fumer. Mais il y a des tas de bonnes raisons de ne pas le faire régulièrement. Et surtout, je sais que je peux être suffisamment fort pour ne pas le faire. Il est probable que certains trouveront ça paradoxal, mais c'est comme ça, c'est en fumant une cigarette j'en ai pris conscience.
Et si t'es pas content c'est pareil.
On croit bien se connaître, et finalement, il y a toujours moyen de découvrir des trucs sur soi-même. Personnellement, depuis quelque temps, je découvre à quel point je suis extrêmement doué pour générer du sentiment de culpabilité. Oh, pas chez les autres, c'est con, ça peut être très utile, mais bien pour ma petite personne. Enfin, je dis culpabilité, mais je ne sais pas si c'est bien le terme adéquat. En gros, pour faire simple, j'ai tendance à me poser beaucoup de questions sur le bien-fondé de mes actes, de mes pensées, enfin un peu de tout ce que je fais, quoi, et au final reste souvent le doute, celui de savoir si j'ai pris ou non la bonne décision. Je dis "culpabilité", parce que ce doute pourrait s'exprimer sous la forme d'une question: suis-je coupable d'avoir fait un mauvais choix?
Ouais, je sais, ça paraît un peu con-con, mais quand on l'applique à TOUT ce qu'on fait, ça peut être handicapant. Et là, de constater que je peux à arriver à faire autrement, même pour une histoire aussi dérisoire que celle de ma clope de Noël, ça me fait plaisir. C'est comme cette histoire de PS3. Ah oui, ça y est, j'ai une PS3. Et donc vous allez voir que là aussi il y a matière à se réjouir, rapport au sujet dont auquel je vous cause depuis quelques phrases. Mais vous allez voir, c'est tellement une belle histoire qu'on va changer de paragraphe.
Or doncques, il y a quelques jours, j'avais un peu d'argent. La chose est devenue si rare que quand elle se produit, je me dépêche de tout dépenser, de préférence dans le cadre d'achats aussi résolument futiles que dépourvus d'urgence vitale. Et donc, cette année, c'est tombé sur la PS3. Bon, en soi, j'assume complètement, ce n'est pas un achat coup de tête, ça faisait un moment que j'y pensais, ce n'était pas franchement indispensable, mais enfin, on peut bien se faire plaisir de temps en temps. Non, ce qui est intéressant, c'est ce qui s'est passé au moment de l'achat de la bête.
Pourvu de chèques-cadeau généreusement offerts par l'entreprise au sein de laquelle j'exerce vaillamment mon métier, je me suis rendu chez un détaillant en produits d'électroménager acceptant les chèques en question. Sur le principe, j'envisage la PS3 plutôt comme une console pour un. J'ai déjà une Wii, ma première console à moi, achetée à trente ans, dans laquelle j'avais investi, sans doute en me disant inconsciemment qu'elle me permettrait d'attirer du monde chez moi, rapport à c'est tellement classe de jouer aux Lapins Crétins sur vidéoprojecteur. Le succès de la Wii en tant que booster d'interactions sociales étant relativement mitigé, j'ai décidé de m'offrir une vraie console de gameur bien no-life, le genre qui joue tout seul chez lui, de préférence sans voir la lumière du jour.
Malgré tout, une fois rendu dans le magasin, je me suis dit que, au cas où , pour si j'dois r'cevoir, il serait toujours utile d'avoir une deuxième manette, on ne sait jamais. Soixante euros la manette, j't'explique. Enfin bon, on ne vit qu'une fois. De même, la console en question disposant d'une sortie HDMI, j'ai pris un câble à vingt euros histoire de. Après moult hésitations, j'ai fini par me décider pour le pack Little Big Planet, et me suis rendu en caisse pour y faire une bonne grosse CB des familles t'as vu. Et là, il s'est passé un truc.
Après avoir bipé la console, la sublime caissière (si, si, j'te jure) m'a demandé si j'avais déjà effectué un achat dans le magasin par le passé. Or oui, j'étais déjà enregistré chez eux. Sauf que depuis mon achat précédent, leur système informatique avait quelque peu évolué, et à ma fiche-client, il fallait à présent ajouter ma date ainsi que mon lieu de naissance. Il se trouve que non content d'être né exactement le même jour que Camille Raymond, ce qui ne manque déjà pas de classe, je suis venu au monde sous des latitudes bien plus originales que nombre d'entre vous, pauvres franchouillards de base que vous êtes.
Estimant sans doute que cela m'aiderait à prendre un bon départ dans la vie, mes parents on fait en sorte que je voie le jour à Caracas. C'est-à-dire pas en France. Et ça, le sytème de chez le magasin d'électroménager, il aime pas bien ça. Les gens pas d'chez nous ce n'est pas sa tasse de thé. Alors bon, la caissière atomique était bien emmerdée, parce que l'ordinateur ne voulait rien savoir. Un client né ailleurs que dans l'Hexagone? Impossible! Inconcevable! Après avoir tenté la saisie une bonne quinzaine de fois, elle s'est décidée à appeler un responsable, lequel a pris tout son temps pour arriver.
En attendant la venue du responsable, notre bombasse de service était toute de stress emplie, cela se voyait. Sans doute de voir la file d'attente s'allonger dangereusement derrière moi. Peut-être aussi le fait de subir la drague au lance-flammes de son collègue préposé à l'aide au transport des achats vers le véhicule des clients, lequel lui faisait des avances à base "Nan, mais vas-y file moi ton facebook, ce sera sympa t'as vu". En tout cas, quand le problème a été résolu (en mentant à la machine en lui faisant croire que j'étais né dans le neuf-cinq!), elle était suffisamment perturbée pour oublier de biper le câble HDMI et la manette de l'improbable invité.
Il y a quelques années, en la voyant commettre un oubli pareil, j'aurais bien entendu réalisé l'aubaine financière que cela pouvait représenter, mais j'aurais aussitôt été assailli par une foules de pensées culpabilisantes: "Ciel, mais si je ne dis rien, elle commet une erreur à cause de moi et ça fait de moi un méchant!", "Si je fais comme si de rien et que l'alarme se met à sonner je vais avoir l'air trop con!", "Si je me tais, je commets un vol, le petit Jésus sera tout triste!" et autres réflexions du même ordre. Aujourd'hui, je me réjouis de pouvoir ajouter "N'importe quoi, quoi".
Là, je me suis juste dit "Trop yes, mais comment je vais trop fermer ma gueule", en partant du principe que quatre-vingt euros de réduc', ça ne se refuse pas. Normal me direz-vous. Oui, certes. Mais en même temps énorme. Je veux dire, je me souviens encore de la fois où, âgé de sept ou huit ans, j'étais allé à la Samaritaine de Cergy-Pontoise pour m'acheter une boîte de Lego, et, réalisant que j'étais sorti du magasin avec la boîte sous le bras sans la payer, j'y étais retourné pour passer en caisse. Ah non, mais on part de très, très loin, hein. Enfin bon, merci caissière à la plastique désarmante, merci système informatique xénophobe, merci dragueur 2.0, grâce à vous et à mes chèques-cadeau, ma belle PS3 m'aura coûté encore moins cher qu'une Xbox du méchant Bill Gates, et j'aurai eu une nouvelle preuve du fait que je peux appréhender les choses avec un peu plus de légèreté...
Mais revenons à nos moutons, que nous avons lâchés depuis un petit moment déjà. Mercredi soir, champagne donc. Le lendemain, la nuit de jeudi à vendredi, donc, ce fut thématique punch-coco. Plus sévère, déjà. Heureusement, il n'y en avait pas beaucoup, parce que ça se boit sans soif ce truc. Et ça monte carrément vite. Toujours est-il que vendredi matin, en rentrant chez moi, je n'ai pas eu trop de peine à trouver le sommeil jusqu'à une heure indécente de l'après-midi. A tel point qu'on peut en fait parler de début de soirée. C'est le moment où je suis parti chez mon pote B-Boy pour y retrouver quelques amis exilés en Province de passage dans le neuf-cinq. Du coup, j'ai ramené des restes. Du champagne de mercredi. Et il a fallu boire. Encore... On n'a pas des vies faciles.
Couché tard, réveillé tard samedi, il a fallu repartir au boulot, rebelote dimanche soir, et nous voilà ce matin. Oui, je suis fatigué en fait. J'aurais pu vous raconter comment il a impérativement fallu que j'achète un nouveau téléviseur pour aller avec ma PS3, mais la raison, qui n'a pas toujours tort, il faut bien le reconnaître, m'impose d'aller recharger un peu les batteries. Pas que j'aie grand-chose de prévu, surtout que je ne fêterai pas le Nouvel An, mais bon, il vaut mieux, n'est-ce pas. Juste histoire d'arrêter de se poser des questions sur le sens de la vie quand on a le cerveau au bord du court-circuit.
Là-dessus, je vous laisse, ce n'est sans doute pas aujourd'hui que je goûterai au plaisir de me promener sous le soleil d'hiver, mais ça viendra. L'année prochaine s'il le faut.







