Par Thomas D. le dimanche 2 novembre 2008, 05:31
Bien sûr, j'aurais pu vous raconter mon rêve de la nuit dernière, mais j'ai eu peur que ça fasse un peu léger. Il y était vaguement question d'épreuves de natation en bassins concentriques, Jean-Marie Bigard y faisait office de juge-arbitre, on y croisait aussi le mari d'une copine ou encore la plus désarmante de mes collègues en maillot de bain, mon y équipe était bien entendu victorieuse, et en prime tout se déroulait dans les coulisses d'un concert de Johnny Halliday au Stade de France. Non, vraiment, beaucoup trop plan-plan pour en tirer quelque chose. C'est pourquoi je m'en vais vous narrer ma dernière virée parisienne.
Tout a commencé par un texto.
"Réserve ta nuit du XX au XX octobre. Pendaison de crémaillère de 20h à minuit et mes 31 ans de minuit à l'aube. apporte le truc que tu as envie de consommer, j'assure les basiques. Ca se passe au XXX bd Ménilmontant. Texto valable pour un +1."
Rien que du très classique, me direz-vous. Oui, mais non. Parce que premièrement, je ne mets jamais les pieds à Paris. Genre jamais, jamais. Pourtant ce n'est pas loin: trente-cinq bornes, quarante minutes de RER, la même chose en voiture si ça roule bien... Mais non. Parce que deuxièmement l'invitation émanait d'un collègue, or je ne fréquente jamais ces gens-là en dehors du boulot. Genre jamais, jamais. Le fait qu'ils habitent tous à Paris n'y est sans doute pas étranger. Parce que troisièmement, non, en fait c'est tout.
Invité, donc. Par un collègue. Un sympa, hein. Mais un collègue. Ce n'est pas que je n'apprécie pas les gens avec qui je travaille, simplement, je n'ai pas franchement l'habitude de les fréquenter en dehors du boulot. Enfin, pas franchement l'habitude... En gros, je vais bientôt en être à neuf ans de boîte, et je ne vois jamais mes collègues ailleurs qu'à Gennevilliers, au sein de la boîte où nous exerçons notre métier. Ce n'est pas que je ne les apprécie pas, dans l'absolu, les collègues, c'est comme les pauvres, y'en a des bien, juste je n'ai jamais fait en sorte de les envisager autrement. Il y a des gens qui se font des potes sur leur lieu de travail, d'autres qui y trouvent la femme de leur vie, moi, non. Pas une question de snobisme, je fonctionne comme ça, c'est tout.
Le soin que je mets à cloisonner les différents univers sociaux dans lesquels j'évolue n'est sans doute pas la marque d'un trait de caractère. Plus probablement il doit s'agir d'une des expressions de la prudence extrême avec laquelle j'affronte le monde. Dans chacun des ces univers, j'ai le sentiment d'avoir construit un équilibre, précaire, mais là, et bien là. Plus que précaire, fragile. Faire se croiser, s'entrechoquer ces univers reviendrait à s'exposer au risque d'anéantir ces équilibres et de se retrouver seul dans un gigantesque et unique univers hostile. Evidemment, dit comme ça, ça paraît très con, mais je ne serais pas étonné que cette hypothèse soit la bonne. Ou un truc approchant. A remettre en cause, donc. Mais prudemment. Ne nous emballons pas.
En plus à Paris! Là où c'est loin. Là où les gens ne sont pas comme nous. Il paraît que là-bas quand tu serres une go en boîte, la classe ultime c'est de la ramener chez oit' en Vélib', façon chacun le sien et tant pis pour les talons-aiguilles de lacelle. Oui, je le reconnais, je ne suis pas un grand familier des nuits parisiennes. Autant on aime à se foutre de la gueule du parisien qui peine à s'aventurer dans la jungle hostile qu'il suppose exister au-delà des murs du Périphérique, autant on oublie souvent que le banlieusard n'est pas toujours ultra à son aise dans le dédale capital des rues de la plus belle ville du monde. Personnellement, le visage que prend Paris une fois le soleil couché ne m'est pas familier. Question d'habitude. Ou d'absence d'habitude. Je n'y ai jamais vécu. Je n'ai pas d'amis qui y vivent. Je n'ai pas fait partie d'une bande de potes habitués des virées à Paname. Je n'ai pas eu la curiosité de plonger là-dedans. Du coup j'ai peur de m'y sentir trop étranger...
J'ai la fâcheuse tendance à faire comme si à tout moment il fallait pouvoir justifier sa place. "Si je suis là, c'est parce que je le vaux bien" plutôt que "Si je suis là, c'est parce que j'en ai envie". La trop grande place laissée au doute, aux questions. Et au final l'impression de n'avoir sa place nulle part. En se maudissant de fonctionner comme ça. Enfin en tout cas, ce genre de positionnement n'incite évidemment pas à essayer de faire de nouvelles rencontres, de voir de nouvelles tronches, dans de nouveaux lieux. Trop dangereux, parce que trop d'incertitudes. Et puis trop de boulot à trouver cette putain de place. Trop bien élevé pour dire "Je suis là, et je vous emmerde", alors obligé de se torturer à échafauder des stratégies, des plans de batailles. Ou bien plus simple, moins usant, décliner les invitations...
Et pourtant.
En dépit de mes réticences instinctives et de la foultitude de bonnes excuses propres à me permettre de décliner cette invitation sans passer pour un malpoli, genre "J'ai déjà un truc de prévu" ou "Je peux pas, le dimanche matin j'ai piscine", j'y suis quand même allé. Je suis assez content de me dire que je n'ai pas relevé un formidable défi. Je n'ai pas non plus fait face à mes démons. J'ai juste eu envie d'y aller. Suffisamment pour ne pas laisser le moulin s'emballer trop fort, et décider que "merde, j'y vais et puis c'est tout". C'est tellement basique que ça fait plaisir. Et au bout, une de ces épopées je ne vous dis que ça. Oui, bon, peut-être que j'exagère un brin
Ca a commencé par la A15, un peu avant le viaduc de Gennevilliers. Le texto disait "de minuit à l'aube", mais dans le doute, j'ai
préféré venir au volant de ma belle italienne aux reflets d'argent, au
cas où l'envie de festoyer ne perdurerait pas jusqu'au premier métro. Je pensais bien que ça coincerait un peu un samedi soir, mais à ce point-là... Un de ces merdiers sur la route! Une heure et demie pour arriver. Peut mieux faire. Par contre, sans GPS ni plan de Paris dans l'habitacle. Et sans connaître le quartier, à peine un petit coup d'œil rapide sur mapchelin avant de partir, et tranquille Emile, les doigts dans le pif qu'importent les sens uniques, j'ai réussi à arriver jusqu'au boulevard sans demander mon chemin. La classe, tu feras gaffe. En plus j'ai conclu mon parcours sur un de ces créneaux d'anthologie, tu pleures comment y'avait dix centimètres devant, dix centimètres derrière une fois la bagnole garée. Ahum.
C'est donc nanti d'une satisfaction de soi de très gros calibre eu égard aux exploits automobiles sus-narrés que notre héros s'engagea sur le populeux boulevard de Ménilmuche. Quelques pas lui suffirent pour se rappeler pourquoi il était là. "Merde la soirée. Purée, je me pointe tout seul. Je vais connaître une ou deux têtes, pas plus. Merde. Et les potes du collègue, ils vont avoir l'air de quoi? Il est quand même parisien. Et gay. Et clubber. Merde. Je fais quoi? J'y vais? Après tout ce sera pas un drame. Merde. Ah oui le digicode. Merde. 42Y98A#. Et moi, je vais être le putain de gros bouseux de banlieue. Merde. En plus, je ressemble trop à rien. Merde.", se disait-il en marchant jusqu'à l'immeuble et en ouvrant la porte. "Merde. Merde. Merde. Merde. Merde. Merde. Merde. Merde. Merde. Merde." continuait-il en montant les marches vers ce cinquième étage sans ascenseur.
On ne saura jamais si j'aurais rebroussé chemin ou pas. Pas impossible dans d'autres circonstances. Mais une collègue, elle aussi invitée, a déboulé à ce moment-là. Plus possible de reculer. Je pense que je devais être à environ 38 de tension quand nous avons fini par arriver devant la porte de l'appartement. Je ne sais pas ce que je redoutais, sûrement encore une de mes conneries à base de "Je ne serai pas à la hauteur". Et puis la porte s'est ouverte. Ciel, des gens normaux! Parisiens, certes, mais normaux de prime abord. Tension stabilisée à 22, pouls descendu à 96BPM, décrispation musculaire générale, moiteur nulle des mains confirmée, configuration optimale pour cérémonie protocolaire de salut, zygomatiques en position "sourire-confiant", fichier *.WAV "Salut, Thomas, un collègue de Jack-Jack" prêt à être lancé et bouclé autant de fois que nécessaire.
En fait, il y avait beaucoup plus de têtes connues que je ne pensais. Que des collègues bien entendu. Pas la Joyeuse Bande des Mes Collègues Préférés, non, mais cinq ou six personnes tout à fait fréquentables. En tout cas l'assurance absolue de ne pas me retrouver seul avec mon gobelet en plastique avec pour seule phrase d'accroche un pitoyable "Et toi tu le connais d'où Jack-Jack?". Yes. En tout cas, carrément pas beaucoup de donzelles parmi les convives. Pas yes. En même temps, je n'étais pas forcément venu là pour pécho t'as vu, donc bon. Le contexte ne s'y prêtait de toutes façons pas pour moi. Ouais, c'est con, mais moi pour emballer, il faut que je me sente un minimum dans mon élément, et là, quoique mon stress ait considérablement diminué, on ne peut pas dire que c'était le cas. Il y en a qui roulent une pelle à la première venue pour se mettre à l'aise, moi ce n'est pas trop comme ça que je procède. C'est un peu le genre de réflexion qui te pousse à te demander si tu choisis toujours les bonnes stratégies.
Je ne me plains pas: peu après mon arrivée, une charmante jeune femme a jeté son dévolu sur moi... pour discuter. Ouais, parce que, sauf erreur de ma part, une nana qui, à un moment donné, même tardif, de la conversation, fait référence à un type en l'appelant "mon mec", même si le type en question n'est pas là, elle n'est pas disponible. Et ça, même si t'es le seul à qui elle fait ostensiblement la bise en snobant tous les autres mâles en chasse de l'assemblée quand elle s'en va peu avant minuit. Nan, nan, aucune raison de se faire des idées. Aucun regret de n'avoir même pas eu l'idée de lui demander son portable. Tut-tut-tut. "C'est pas parce qu'une nana que tu connais pas discute avec toi qu'elle est obligatoirement intéressée". Certes, ils sont durs ces mots de la dulcinée de mon ami B-Boy, mais il faut pour raison garder les avoir à l'esprit.
Bref, c'est con qu'elle soit partie, quitte à discuter avec des gens que je ne connaissais pas, autant discuter avec des gonzesses, c'est quand même plus agréable. Ne serait-ce que pour les yeux. Le problème c'est que les autres invitéheuhesses faisaient carrément mal aux yeux tellement... tellement, quoi! J'veux dire, la première, qui si ça se trouve ne connaissait personne et a dû trouver que j'avais une tête sympa, d'où le dévolu sur moi jeté, était tout aussi accorte que ses consœurs, seulement voilà, elle est partie juste avant le quart d'heure salsa de la soirée. Et là... OMG, quoi. C'est un truc de fou, cette danse. Enfin bon, j'en suis ressorti plus coincé que jamais, fermement décidé à ne me lancer dans une conversation avec l'une d'elles que si elle se jetait sur moi comme la première.
Pas d'bol, la seule qui m'ait parlé durant le reste de la soirée l'a fait dans le cadre d'un private joke que je n'ai pas compris. Genre à un moment, elle discutait avec un groupe de mecs, nos regards se sont croisés, et elle m'a dit "Nan mais tu sais, tu peux me dire ta gueule, hein". J'ai dû répondre un truc à peu près aussi percutant que "Euh, excuse-moi?", à quoi elle a rétorqué par un "Rhâ mais vas-y, dis moi ta gueule!" à la fois rageur et hilare qui foutait plus les jetons qu'autre chose. J'ai mis un terme à l'entretien par une formule caustique et ultra-originale genre "Haha, excuse-moi, mais jamais le premier soir", et je suis parti faire semblant de me servir un autre verre. Zéro, quoi. Mais j'm'en fous, je n'étais pas là pour pécho t'as vu. Ouais, mais pourquoi, déjà, alors?
En vérité, j'étais content d'être là, parce que le collègue Jack-Jack, c'est vrai qu'il est sympa, et quelque part, puisqu'il m'avait invité, c'est que ça lui faisait plaisir que je sois là. Parce que si je ne vois pas mes collègues en dehors, ça ne nous empêche pas de discuter, même dans des locaux aussi peu funkys que ceux de la cafétéria d'entreprise. L'ami Jack-Jack savait que le fait que je sois là ne relevait pas de l'évidence, donc me pointer était une forme de marque d'amitié t'as vu. Oui, c'est ma soirée Signes, Symboles et Autres Interprétations, c'est lancé, autant continuer, hein. Bref, j'étais là, mais pas fermement décidé à me mettre la tête. Me bourrer la gueule le premier soir, j'ai toujours eu du mal (tchak-poum!). Passer une soirée en compagnie de collègues et à Paris, c'était déjà quelque chose. De là à me saouler avec eux, n'exagérons rien.
Ce qui est paradoxal, c'est que je me rends bien compte que le fait de boire me donne confiance en moi. Ca parait atrocement cliché, mais c'est vrai. En tout cas, en ce moment (il me faudrait un peu d'introspection pour savoir si ça a pu être autrement par le passé), je me refuse à envisager l'alcool comme un outil susceptible de m'aider à me sentir mieux en présence de mes semblables. C'est une histoire triste dont je ne veux pas être le héros. Je préfère me sentir bien entouré et saisir ce type d'occasion pour me laisser aller à un peu d'excès. Et tout gâcher en finissant à vomir la tête dans la cuvette des chiottes? Non, plus maintenant, ce n'est pas que j'aie passé l'âge, mais enfin, c'est comme tout, au bout d'un moment on s'en lasse. Ce qui me fait penser que ça commence à faire un bout que je me suis pas sérieusement pris une bonne tisane. Ou murge. Ou biture. Choisis ton dialecte. 'Faut dire, à force de faire le difficile en ne consentant à se mettre minable qu'avec les amis, ça limite, forcément, ce n'est plus comme si on avait vingt ans, il y en a même qui sont parents dans le tas...
Une bonne partie des invités ne s'embarrassaient pas d'autant de vaines réflexions que moi. Ca pintait sévère. Mais cool. Un seul petit malaise, sans même une gerboulade pour ce que j'en sais, fût à déplorer. L'alcool peut rendre con. Mais il ne rend pas cool. Et quelqu'un qui est cool même à quatre grammes, comme certains des potes de Jack-Jack, est forcément quelqu'un de cool à jeun. Infiniment plus de cools que de cons, et ça c'était chouette. Par contre, le petit truc surprenant, c'est qu'à deux heures et demie, la soirée était déjà en train de mourir. J'ai cru que c'était parce que tout le monde était bourré, parce que ceux qui restaient étaient les plus complètement paf, mais j'ai appris plus tard qu'il était possible qu'une partie des convives soit tout simplement partie continuer la fête ailleurs, comme ça se fait à la Capitale (ah nan, mais quand je dis que ce n'est pas mon univers, c'est pas pour du rire).
Profitant d'une fournée de départs, je me suis donc eclipsé vers trois heures du matin, non sans avoir poliment salué tout le monde. C'est con, mais, en partant et en échangeant trois mots avec elles, il m'a semblé que toutes ces demoiselles si joliment apprêtées, bien faites de leurs personnes et redoutables danseuses de salsa n'étaient peut-être pas aussi inabordables que je l'avais décidé. A méditer pour plus tard... Deux mini-verres de vin en six heures, sûrement pas de quoi affoler l'éthylomètre le plus tatillon, j'ai donc regagné ma belle italienne aux reflets d'argents pour attaquer le trajet de retour. A peine quelques voitures sur les avenues, un Périph' dégagé comme jamais, une A15 quasi déserte, Back to Black dans l'autoradio, une petite heure de pur plaisir automobile... Et la maison, douce maison...
Tout n'a pas toujours été aussi compliqué. Tout ça a pu être si simple... Et puis la vie, les chemins qu'on prend, les choix qu'on fait, ce qu'on se prend dans la tronche... Il n'y a pas d'explication toute bête, on est le résultat d'une accumulation de tellement de choses... Ce n'est pas qu'on ait subi, qu'on se soit laissé devenir ou qu'on ait reproduit, c'est tout ça à la fois, et ce n'est pas toujours facile. Des nœuds se forment parfois, et pour les démêler, il faut tirer dans toutes les directions. Ca peut prendre du temps, et ça ne redevient probablement jamais complètement limpide. Il faut veiller à ne ce que les nœuds ne se reforment pas, et parfois aussi accepter que certains ne puissent pas être défaits. C'est compliqué la vie, mais y'a moyen. C'est sûr que le Périph' c'est mieux au milieu de la nuit quand il n'y a personne, mais ça peut valoir le coup de se l'emplafonner à huit heures un samedi soir.
Là-dessus, je vous laisse, il est un peu cinq heures du matin, à cette heure-là, les gens normaux dorment et ne racontent pas des conneries sur internet.