Ce n'est pas parce que je suis un grand garçon de bientôt trente ans (et toc, en une demi-phrase vas-y que je te balance les deux premiers tiers de mon ASV) que ça fait de moi quelqu'un qui peut prétendre être au courant de tout. Certes, tout au long de ma chienne de vie j'en ai vu des vertes et des pas mûres, il m'est même arrivé de placer dans la même phrase deux expressions éculées jusqu'à la corde, rendez-vous compte, mais là ce que je viens de découvrir dépasse, et de loin, les frontières tracées par ma conception du monde au-delà desquelles mon imagination pouvait espérer s'aventurer. En résumé, j'aurais tendance à dire que "Ah ben ça, j'aurais jamais cru". Pareille découverte n'est évidemment pas que le fruit du hasard, j'en viendrais presque à douter de l'inexistence d'un destin pour chacun de nous.
Que j'vous explique...

J'ai une voiture. Ami parisien, je sais que tu trouves que c'est mal et que c'est pas avec une attitude pareille qu'on sauvera le peu qui reste de notre pauvre atmosphère terrestre, mais que veux-tu, dans les terres reculées du Far West de la région parisienne où je réside y'a pas une station de métro tous les 200 mètres, or pour des raisons diverses et variées, j'ai besoin de me déplacer, que ça te plaise ou non. Ami plouc provincial, banlieusard, mon frère, je sais que vous me comprenez. C'est pas qu'on soit des gens mauvais, c'est juste que nous sommes contraints d'évoluer dans un monde que nous n'avons pas choisi, et ce monde là, ses concepteurs l'ont voulu comme un territoire à la gloire de la bagnole. Si je prends un exemple complètement au hasard, disons moi, et ben pour aller bosser, je dois parcourir à peu près 22,3 kilomètres (je dis environ parce que ça dépend d'où je suis garé dans mon quartier). Franchement, 22 bornes, c'est queue dalle, je suis sûr qu'en vélo ou même en roller c'est jouable en à peine plus d'une heure, et en plus ça fait faire du sport, tout le monde y gagnerait, moi, la planète et les magasins de sport. Sauf que, tu me vois sur la A15 au guidon de mon VTT? Ce serait tellement dangereux que c'est même interdit par la loi, t'as qu'à voir. Et le problème, c'est qu'il n'y a pas d'alternative à la A15. Si d'aucuns assurent que tous les chemins mènent à Rome, je suis sûr que tous les chemins ne mènent pas à Gennevilliers (charmante bourgade des Hauts-de-Seine où j'exerce ma profession). Pour être encore plus précis, entre Pontoise et Gennevilliers, de chemin, y'en a qu'un, et en fait j'ai du mal à l'appeler chemin vu que c'est la fameuse A15 susmentionnée. Donc ouais, j'ai une bagnole, et si t'es pas content, crée un collectif "Des Pistes Cyclables pour la A15", promis, t'auras mon soutien.

Pour les raisons détaillées ci-dessus, quand je pars bosser le soir, c'est donc au volant de ma belle italienne aux reflets d'argent. Et quand je rentre du boulot de bon matin, c'est pareil (ben oui, sinon, qui c'est qui la ramène la titine, hein?).
Et là dans les deux phrases qui précèdent, vous ne savez pas encore pourquoi, mais il y a quelque chose qui vous dérange. Oh, rien, un détail infime, un peu comme cette oreille au début de Blue Velvet (paye ta référence), c'est pas grand-chose, mais quand même, y'a un truc qui cloche. Mais quoi?
Et ouais, je pars bosser le soir, et je rentre le matin. Tadam.
...
Ouais bon.
Enfin je bosse de nuit, quoi.
Comprenez-moi, aussi, j'en fais une tartine longue comme ça pour dire "j'ai une bagnole", fallait bien que je meuble un peu pour cette histoire de boulot en horaires décalés.
Bon, enfin, c'est dit.

Où en étais-je?
Ah oui, heuleuleu, le plus grand secret du monde que même Dan Brown il paraît qu'il veut en faire un bouquin.
Alors ouais, donc le matin, ça ne vous étonnera pas, il se trouve qu'au sortir d'une nuit héroïque de travail (oui héroïque, à chaque fois), je suis un poil fatigué. En fait je comprends mieux les vampires. Pas que je sois devenu assoiffé de sang ou que j'aie les canines qui poussent plus que de raison, non, simplement j'avoue que la lumière du jour, même avec des nuages, ça pique un peu les yeux. Pour éviter de les ruiner, mes yeux, et aussi de m'endormir au volant, j'ai trouvé une solution: qu'il pleuve, qu'il vente ou qu'il neige, j'arbore toujours une paire de solaires sur le pif quand je conduis. Outre que c'est quand même plus confortable, j'aime à me dire qu'en plus ça me donne une allure trop la classe le mec.

Malheureusement pour elles, mes lunettes ne bénéficient pas vraiment du traitement auquel elle pourraient prétendre en tant que garantes de mon intégrité physique tant au niveau des yeux que du reste si l'on veut bien considérer qu'elles m'évitent l'accident bête de circulation du type "Oups, c'est bien possible que je me sois assoupi au volant avant de mourir".
Pour cause de contacts répétés avec mes clés, mes briquets ou la monnaie du pain, je ruine les verres de mes lunettes en général au bout de deux mois. A ce rythme-là il est facile de comprendre pourquoi je préfère investir dans des lunettes sans marque à 20 euros plutôt que dans une paire de Ray-Bahnong à 200 euros.
Le réflexe qui jusqu'ici m'avait paru le plus naturel consistait à jeter les lunettes abîmées à la poubelle pour les remplacer par une belle paire toute neuve. Ben oui, des lunettes à 20 euros qu'est-ce que tu vas aller les faire réparer, ça te coûtera moins cher d'en prendre des neuves. Vendredi dernier, je me suis donc présenté chez l'opticien qui m'avait vendu ma dernière paire, avec l'intention de lui reprendre exactement la même vu que je sais pas comment dire, mais si tu veux elle me donnent un allure folle t'imagines pas. Et là il me dit "Ah mais oui, mais non, là, les solaires, je fais plus vu que c'est quand même un peu l'automne mon petit monsieur". Déception. Immédiatement je me suis dit qu'il allait falloir que je parte en quête d'une paire ailleurs, et là, autant j'aime bien avoir des lunettes qui me vont bien, autant ça me saoûle d'en chercher.
Lisant mon désespoir sur mon visage, le noble opticien eût alors ces mots incroyables: "Vous savez, on peut juste changer les verres si vous voulez".

Sur le cul.

Tu savais, toi, qu'on pouvait faire changer des verres sur des pauvres lunettes à 100 balles?