Ce matin, je me suis acheté un sandwich poulet-crudités. Parce que j'avais la dent. Grave. Et puis j'avais envie de salé. Ce n'est pas que mes origines soient scandinaves ou anglo-saxonnes au point de me prédisposer au petit-déjeuner rillettes-cornichons, c'est juste qu'au sortir d'une nuit de taf, y'a des matins comme ça où la vue d'un croissant au beurre m'écoeure plus qu'autre chose. Du coup, bien souvent, avant de remonter dans ma tanière, pit-stop chez mon homonyme de boulanger (ouais, il porte le même patronyme que moi, c'est dingue, non?) pour lui réclamer un sandwich à l'heure où le commun des mortels préfère s'en tenir au pain au chocolat. Alors bon, je sais que le sandwich c'est le mal, surtout avant d'aller se coucher, et que mon système digestif et mes poignées d'amour n'en demandent pas tant, mais en même temps c'est ça où crever la dalle en s'enfumant les poumons pour oublier la fringale. Parce que ce qu'il importe de savoir, c'est que la plupart du temps, chez moi, y'a rien à bouffer. Genre mon frigo on dirait un peu une épicerie soviétique. Et croyez-moi, je sais de quoi que je cause. Oui, parce que figurez-vous qu'au cours de ma carrière de bourlingueur intrépide, j'ai eu l'occasion de me rendre en U.R.S.S. du temps où l'étoile rouge était encore un ornement ultra-hype là-bas. Et donc j'ai vu. C'était pas une légende. Imaginez un monop' (pour les parisiens), un carrouf' (pour les banlieusards) ou un Intermarché tintintintiiiin les mousquetaires (pour les autres), mais avec genre rien dans les rayons. Bon, et ben mon frigo c'est pareil, en plus petit mais avec une teneur en vide comparable. Ce qui fait que quand j'ai faim, j'ai facilement tendance à rendre visite à mon voisin boulanger, sis à environ 5 mètres de chez moi, plutôt que de me rendre à la supérette pour y faire de diététiquement équilibrées emplettes, mais 'faut dire, c'est au moins à deux minutes à pied, alors merde, quoi.

Y'a pas, le célibat ça n'aide pas à s'organiser une existence bien équilibrée. Et pas uniquement pour ce qui est de l'alimentation. En fait l'absence d'un vis-à-vis devant lequel on s'impose de faire bonne figure fait oublier certaines règles qui se veulent élémentaires. Bien sûr il se trouvera des gens pour dire que ah mais non mais pas du tout, c'est pas parce qu'on vit seul qu'on néglige forcément de se conduire en être civilisé. Ouais. Parle pour toi, mon con. Les autres, je sais pas, mais moi, dans l'ensemble, j'ai une fâcheuse tendance appliquer la politique du "ne fais pas le jour même ce que tu peux remettre à beaucoup plus tard" dans ces circonstances. Bizarrement, j'ai du mal à croire que ceux qui comme moi sombrent dans un aquoibonisme blasé se morfondent dans la névrose. Je me plais à me dire que ceux qui conservent les dehors de la bienséance en vers et contre tout sont des psychotiques, eux. C'est eux les pas normaux. Et puis c'est tellement bon de me dire que c'est moi qui ai raison. Bon attention, hein, chez moi c'est pas non plus le taudis insalubre. Non, c'est juste que les évènements se produisent à un rythme qui n'est pas celui qui se veut conventionnel. Quelque part, d'une manière que je vais définir comme poétique, je laisse le temps marquer de son empreinte son cheminement inéluctable. Plus qu'ailleurs, les moutons se forment sur les rivages de mon carrelage. Le tas de linge sale se laisse aller à rêver de firmaments himalayesques. Le courrier s'accumule et prend des allures d'hommage aux plus belles planches de Franquin. A force d'oubli dans les tréfonds du bac à légumes, une grappe de tomates se fait démonstration des théories de Lavoisier, rien ne se perd, rien ne se crée, tout se transforme...
Ouais.
Il serait peut-être temps que j'envisage la possibilité éventuelle de faire un peu de ménage.

Le problème c'est que j'ai pas le temps. Ou plutôt j'ai d'autres priorités en ce moment.
Un mètre soixante, soixante-huit kilos, un teint un peu pâle qui ne demande qu'à gagner en hâle... Oui, vous l'avez deviné, mon armoire, depuis si longtemps espérée a fini par arriver. Et alors là, j'aime autant vous dire qu'une commode, pour le tuning, c'est du pipi de chat à côté d'une armoire. Pfou, ce boulot! Ca va faire 3 jours que je suis dessus (par intermittences, quand même), j'en vois pas le bout. Enfin, si tout se passe bien, le résultat devrait être top plus mieux, et je pourrai faire le beau devant mes invités ébahis par tant de talent manuel, insoupçonnable chez un être réputé avant tout pour ses performances cérébrales. Oui, parce que quand on passe pour quelqu'un qui réfléchit beaucoup, voire même un peu trop, on a souvent l'image du mec qui sait faire plein de trucs avec son cerveau mais pas grand-chose avec ses mains. D'où une inflation aux proportions considérables de mon orgueil lorsque j'évoque mes réalisations manuelles du moment. Il ya des gens pour qui la pose d'un carrelage mural, le changement d'un évier en inox ou le décollage de 150 mètres carrés de papier peint c'est la routine. Depuis leur plus jeune âge ils manient le fer à souder, la truelle de maçon ou le marteau piqueur pneumatique, pour eux tout ça c'est de l'anodin, ou carrément du quotidien. Pour moi non. Ma seule expérience des travaux manuels se limitait jusqu'il y a peu aux heures consacrées à mes Lego quand j'étais petit. Donc ouais, quand je t'explique avec les yeux qui brillent et un rien de morgue dans la voix que le parquet du salon c'est moi que je l'ai poncé tout seul avec mes petits bras musclés, que je me suis refait l'enduit de lissage de ma chambre entière ou que ma commode ouais ouais c'est moi qui l'ai tunée, crois-moi, quand je te dis que je me suis fait le chier à le faire, mais que ouais, moi, moi, moi, c'est pas du vent. Parce que c'est là qu'elle est la différence. Bricoler, moi, ça me fait chier. C'est un vrai effort. Ca me saoûle grave, et j'ai bien l'intention de le faire savoir à la Terre entière. Juste pour démontrer à quel point je suis un vrai, moi. Même si dans le fond, j'admets que c'est pas si dur que ça. Juste ça prend du temps, et c'est chiant.

Va savoir ce que j'ai à prouver. Je m'impose des choix compliqués, sans bien savoir pourquoi. Pour essayer de trouver un sens, peut-être, pour avoir l'impression d'avancer. Un beau matin tu te réveilles planté en rase campagne, sans carte ni boussole, sans rien qui te serve de repère à l'horizon. T'as 360 degrés de directions vers où aller. Alors au début t'es paumé. Tu commences par te rouler par terre en chialant que c'est pas juste et que pourquoi toi. Et puis tu te relèves, tu sautes sur place, tu plisses les yeux pour essayer d'apercevoir quelque chose. Et tu vois rien, alors tu te mets à tourner sur toi-même à t'en donner le tournis, jusqu'à ce que tu t'aperçoives que ça change rien à part que tu tiens plus debout. Alors tu t'assieds et tu rumines, un peu, le temps que le paysage arrête de tourner pour de faux. Tu te redresses et tu te dis qu'il faut quand même que t'avances alors tu marches, tu marches, jusqu'au moment où tu te dis que t'es pas parti dans le bon sens. Tu reviens sur tes pas, et tu te rends compte que tu sais même plus d'où t'es parti en fait. T'essayes une autre direction, et comme ça donne rien, tu rebrousses ton, chemin. Tu reviens, là, nulle part, partout, de toutes façons tout est pareil, y'a pas de lieu, y'a pas d'endroit, y'a pas de début. Tu penses, tu te souviens, ce chemin, ce putain de chemin dont on t'a toujours bassiné, c'est facile de le reconnaître, il est droit, et à côté c'est la merde. Il est où ce putain de chemin? A un moment, avant, avant ce réveil de l'autre matin, il te semble que tu y étais sur ce chemin, et puis finalement, tu te demandes, est-ce que tu l'as pas rêvé, est-ce que tu n'as pas vu un chemin là où il n'y en avait pas? Et d'un coup, tu vois les autres. Tous les autres autour de toi. tu vois que la plupart marchent droit, sur leur chemin. Tu vois aussi que c'est chacun son chemin, pas la peine d'essayer d'arpenter celui des autres, il n'existe que sous leurs pas et disparait sous les tiens. Tu te dis que le tien est peut-être ailleurs et qu'il faut que tu continues à le chercher. Mais tu le trouves pas, t'en viens à penser que pour toi y'a pas de chemin. Tu te demandes à quoi te sert ton temps, ce que tu es supposé en faire. Les autres marchent, droit, et ça les occupe. Toi, t'as rien. Alors le temps, tu le tues à coups de complications. Ou plutôt tu essayes de le recouvrir. Tu te dis qu'à force de le recouvrir t'arriveras peut-être à tracer un chemin, alors que rien du tout. T'as cru que c'était un mauvais rêve et que t'allais te réveiller, alors qu'en fait c'est la réalité. Et maintenant, tu fais quoi?