Moi, quand je rentre du travail, je vais au bistrot. Oué. C'est chez Jean-Pierre, le père, et Fabrice, le fils, respectivement patron et serveur de la maison. Même que quand j'arrive, la gueule enfarinée après une nuit de taf et 22 bornes de A15, j'ai droit à un "Salut Thomas, tu vas bien?" et un chti café que j'ai même pas besoin de le demander pour l'avoir. La classe, le vrai habitué, quoi. Je sais pas si c'est lié au fait que je bosse la nuit, mais j'aime cette ambiance, celle de la ville qui se réveille quand je m'apprête à aller me coucher. On voit tout le monde dans un bistrot. Du mec qui a touché le fond à celui qui est persuadé de toucher les nuages, et tous ceux qui naviguent entre les deux. Les gens qui n'ont rien en commun se côtoient et échangent. La magie de mon bistrot (et celle de beaucoup d'autres, aussi), c'est qu'en entrant le client se dépare de beaucoup de ce qui l'encombrera pendant la journée, mais il garde sur lui son respect, la meilleure arme pour la survie en société, en vérité je vous le dis mes frères, amen. Du coup ça marche. Ca vit. Bien sûr, ça parle beaucoup de foot, de tiercé, de prix de l'essence, des faits divers, mais puisque tout le monde est là et s'écoute, tout paraît plus léger, alors on se permet parfois de s'égarer, de partir dans des directions inhabituelles, et on se découvre, on se rend compte que l'autre n'était pas aussi fidèle à l'image qu'on s'en faisait, souvent on le trouve même mieux. Alors on revient, on s'impose une escale, parce qu'elle fait du bien à la tête.

Mais venons-en au fait. L'autre jour, je ne sais plus trop comment on en est arrivé là, mais avec mes voisins de comptoir du jour on s'est retrouvé à parler de la Star Academy. A cette occasion, je me suis payé le luxe de citer, et dans l'ordre chronologique s'il vous plaît, l'ensemble des vainqueurs des précédentes éditions de cette regrettable émission. Jennifer, Nolwenn, Elodie, Gregory et Magali. Pof, comme ça, in a row, sans même avoir besoin d'y réfléchir. Au cas où, je précise que je conçois un mépris considérable à l'égard de cette production télévisuelle, mais j'en dis pas plus, je suis pas là pour débattre de la question de savoir si la Star Ac' c'est trop bien ou trop nul. Juste on va dire que j'en ai rien à foutre. Du coup, ça m'a fait tout drôle de m'apercevoir que j'étais capable de retrouver l'info aussi facilement. Il y a quelque chose d'un peu vertigineux dans le fait de réaliser que quelque part dans l'enchevêtrement de mes neurones je réussis à conserver une information aussi dénuée d'intérêt pour moi que la liste des vainqueurs de la Star Ac'. Parce qu'entre nous, je m'en bats la nouille, mais alors genre niveau 78 sur l'échelle de Richter (je sais ça veut rien dire, mais vous avez tous compris quand même, mouhouhouhahaaaa...). Pour la première gagnante, tu sais bien, celle qui défend des position aussi tranchées que "tout est vachement mieux au soleil" (comparé à sous la pluie, sans doute), y'avait pas tellement moyen d'y échapper, c'était tout nouveau, tout beau, du coup tout le monde en parlait: même si tes lectures se limitaient à Charlie-Hebdo ou Pélerin-Magazine, t'étais obligé d'être au courant. Pour les suivantes, j'avoue, c'est un peu ma faute, je me suis laissé aller à partager le gîte, le couvert et plus puisqu'affinités avec une fanatique de la chose, et j'ai eu la faiblesse de lui permettre de se laisser aller à ses coupables penchants télévisuels. Quand j'y repense, le fait qu'en rentrant du boulot elle préfère se vautrer dans le canapé pour visionner la quotidienne au lieu de partager du temps avec moi, et rien que moi, ça aurait dû me mettre la puce à l'oreille quant à la pérennité de notre relation. Au moins, je le saurai pour la prochaine fois, ça ne fera que le 137ème critère non négociable pour la candidate éventuelle à la colocation avec moi. Bon, enfin bref, comme de mon côté j'avais quand même un peu envie de passer du temps avec elle, je me suis moi aussi abaissé à contempler, non sans une certaine consternation quand même, les aventures pitoyables de cette bandes de djeunzes dans un château dont rien que la déco relève de la torture mentale. Sans oublier les inoubliables (justement) praïmes passés à me retenir de jeter la télé par la fenêtre tellement ça me vrillait les oreilles d'entendre des gens chanter aussi faux à une heure de grande écoute. L'amour rend faible, preuve en est. Une des choses que j'aurai gagnées grâce au retour au célibat, c'est la liberté de dire stop à la Star Ac', et c'est pas rien. Depuis un an et des bananes, c'est le black-out total. Si je te dis qu'y a pas moyen, c'est qu'y a pas moyen. Pour peu qu'au détour d'un zapping nocturne je tombe ne serait-ce que sur une demie-seconde de redif' de la quotidienne, ça y est je me sens sale, pouah. N'empêche que pour la rondelette de l'année dernière, je sais. Pas moyen de faire autrement. Et le pire, c'est que je m'en souviens. Je stocke. Pour rien.

On ne prend pas assez garde à ce dont on garnit son cerveau, moi j'te l'dis. La quantité de choses dont on a connaissance et qui ne nous sont d'aucune utilité peut atteindre des proportions flippantes si on prend le temps d'y réfléchir. Quoique... La définition n'est peut-être pas la bonne. Parce qu'entre nous, le saviez-tu, l'échidné et l'ornithorynque sont les deux seuls mammifères de la création qui pondent des oeufs. Ca, dans le genre qui sert à rien dans la vie de tous les jours, j'admets que c'est du lourd. En même temps, je sais pas, je trouve ça cool de le savoir. Mieux, je trouve ça beau, c'est tellement abstrait, ça manque tellement de réalité que ça en devient presque poétique. Bizarrement, quand je m'aperçois que suis au courant qu'entre Tony Parker et Eva Longoria il paraît que c'est pas trop la joie en ce moment, je me réjouis vachement moins. Tout ce que je sais, c'est que le gars Tony, malgré son blase qui fleure bon les tartines de pain de mie au beurres de cacahuètes-nutella, c'est un français, qu'il joue au basket aux Ztazunis (peut-être à cause de son nom, va savoir); pour ce qui est de sa dame je sais juste que c'est une bombasse, qu'elle doit être vaguement actrice à la télé ou au cinéma ou les deux, et puis... et puis c'est tout en fait. Et alors là, de poésie, point, mon zami. Ce genre de renseignement ayant trait à la stabilité conjugale des gens qu'on appelle les Pipole (Copyright Marianne James, la rebelz du jury de la Nouvelle Star, mais putain, comment ça se fait que je sais ça, moi, merde!), non seulement ça sert à rien pour dans la vie de tous les jours, mais en plus, ça aide même pas à trouver le monde plus beau et/ou intéressant. Alors est-ce que quelqu'un pourrait m'expliquer pourquoi mon cerveau, ce grand malade en charge d'échafauder un plan adapté pour assurer ma survie en général et la perpétuation de mes gènes en particulier, pourquoi donc, estime-t-il utile de garder dans une coin une information dont la portée stratégique me semble aussi proche de zéro?

Parfois, dans des moments de paranoïa aiguë, il m'arrive de me dire que tout ça n'est pas de ma faute. Quelqu'un veille à ce que mes pensées soient polluées, au point d'étouffer sous la masse. Quand je dis mes pensées, en fait non, ça va plus loin, ce sont les pensées de tout le monde. Considérons les choses avec un peu de hauteur. Si on regarde bien, un humain, c'est une bécane plutôt bien conçue, j'veux dire, en chacun de nous y'a un putain de potentiel au départ. D'ailleurs, à l'échelle de l'histoire de l'Humanité, on a quand même réussi à en profiter un peu de ce potentiel. A la base, on vivait quand même à poil dans la savane, à bouffer des baies amères la plupart du temps et de la charogne pourrie quand c'était jour de fête, tout en veillant à avoir un arbre à proximité au cas où un minou à dents de sabre un peu affamé viendrait à traîner dans les parages. Aujourd'hui, c'est quand même un peu mieux, du moins pour nouzaut' privilégiés bien à l'abri dans nos appartements chauffés à grands coups de nucléaire, heureux de pouvoir profiter de notre temps libre pour rédiger des billets rageurs sur des blogs que c'est nous qu'on les a faits tous seuls avec nos dix doigts, tout en se goinfrant de la pizza amenée par l'ami Luigi et sa mobylette. Sauf que quelque chose me chiffonne. Y'a pas loin, le grand problème dans la vie c'était de pouvoir se trouver à bouffer, ça prenait tellement de place dans les préoccupations de la majorité des gens que bon, réfléchir ou se poser des questions on avait tendance remettre ça à plus tard. Mais de nos jours, même pour l'ouvrier de base, du temps pour réfléchir, y'en a, en fait. Pour réfléchir ou simplement s'enrichir un peu la tête, ce qui est bien aussi. Mais ce temps-là, on ne le prend pas. En réalité, j'arrive pas bien à savoir si on ne le prend pas ou si on ne se le fait pas voler. Allez, au hasard, prenons la télé. C'est pas que c'est mal, la télé. C'est un peu comme l'humain, au départ y'a un beau potentiel. En plus ça attire l'oeil comme c'est pas permis. Au dernier relevé des compteurs, on a établi que le français moyen consacrait 3 heures et demie par jour à la contempler. Un extra-terrestre débarquant d'une civilsation ûber-avancée se dirait en regardant nos programmes que c'est bien normal, quand on voit la qualité des programmes proposés par Arte ou la Cinquième, pas étonnant que notre espèce soit fascinée par les images que nous donnent à voir nos tubes cathodiques. Et puis en découvrant que ce qui trouve grâce aux yeux de la plupart d'entre nous c'est la Star Ac', les boîboîtes à Arthur, le JT de Pernaud ou encore la ribambelle des Experts à New York, à Las Vegas, à Punxsutawney ou chez les nudistes, il se poserait bien des questions sur ce qui au final motive vraiment notre espèce. Attention, hein, je dis pas que les gens c'est rien que des cons, d'autant que les gens, je considère que j'en fais un peu partie, juste je sais pas trop pourquoi on a tendance à s'intéresser à des trucs qui ne servent à rien, au sens où il ne nous font pas progresser. J'ai l'impression qu'on nous y pousse, mais en même temps, on ne rechigne pas pour y aller. Les mecs qui se pètent la gueule en rollers sur Youtube, Gala qui nous raconte que Paris Hilton ne fait rien mais c'est pas grave on vous le raconte quand même, ça ne mène nulle part, et pourtant on se précipite tous dessus. Est-ce qu'on nous endort, est-ce qu'on ne demande que ça? Qu'est-ce qui nous motive? Qu'est-ce qui nous fait nous dire que la vie c'est mieux avec ça que sans? Quelle force puise-t-on là-dedans? Ca peut pas être par hasard, y'a forcément une raison, mais je vois pas laquelle. Je peux pas croire que c'est pour du vent.

S'il fallait faire un tri, dire ce qui vaut le coup d'être su, va savoir où tracer la frontière. Prenons le foot. Il y a des gens qui disent que le foot, au-delà des considérations relatives à ses répercussions économiques, fondamentalement c'est nul. Bouh, les vilains. J'vais te dire un truc, moi dans ma vie, le foot ça a été et ça reste hyper-important. Euh... Ouais, nan, hyper, peut-être pas, nan. Et puis important, c'est pas vraiment le mot non plus... Enfin bref, personnellement, au foot concret, c'est-à-dire pratiqué avec mes arpions à moi, on peut raisonnablement dire que je suis une vraie bille. Viens pas me saoûler la tête avec des idées de foot trop sympa sur la plage avec les poteaux de but en blousons, je te recevrai mal. D'autant plus mal, qu'il me semble que je n'ai toujours pas cicatrisé des blessures morales subies au cours de ma scolarité. Parce que bon, quand t'es un garçon, franchement, pas savoir jouer au foot, ça relève du handicap social. Surtout quand au fond de toi t'es persuadé que tu pourrais y arriver, alors qu'en fait oualou. J'appréhende le moment fatidique où dans le cadre de mon analyse il faudra que je revienne sur ces douloureux instants où pour que je sois accepté dans une équipe, il fallait que l'équipe adverse consente à démarrer la partie avec trois buts de retard... Si ça se trouve, si j'avais su jouer au ballon avec mes pieds à l'époque, peut-être que j'aurais moins de mal à draguer les meufs aujourd'hui, qui sait... Avec le temps, j'ai tout de même fini par accepter l'idée que la pratique personnelle de ce sport n'était pas recommandée pour moi, même sur PS2. Par contre, là où le foot conserve un intérêt, c'est pour le bistrot, tu sais bien, celui dont je te parlais plus haut. Attends, au bistrot, c'est ultra-primordial de pouvoir causer foot, tout le monde sait de quoi que ça cause, le minimum syndical, c'est la L1. Y'a bien quelques rebelles qui se targuent véhémentement de leur mépris pour ce sport de bourrins, mais dans l'ensemble on les considère plutôt comme des marginaux. Sauf s'ils sont fans de rugby, là, c'est pas pareil. Toujours est-il que si tu me parles foot, je peux te répondre dans ta langue: c'est clair que le PSG, ça part trop en couille cette année, Lyon y'a vraiment personne pour arriver à leur niveau, et puis t'as vu Nancy un peu? comme quoi tu vois les clubs formateurs c'est pas que du vent, et ce coup-ci c'est pas possible il faut que Caen remonte en première division.
Balèze, hein?
Bon, j'avoue en réalité, il suffit de se lire les pages foot du Parisien une fois par semaine, et d'avoir les esgourdes bien ouvertes en buvant son café pour arriver à tenir un discours de ce genre. Honnêtement, c'est pas dur d'atteindre ce niveau-là. Mais bon, au moins t'es crédible, ton coude mérite bien sa place sur le comptoir. Après, tu vois, y'a des niveaux bien supérieurs, ceux où t'es capable de parler du petit jeune, là, tu sais bien, le petit défenseur strasbourgeois qui a été formé à St-Etienne, ou encore d'évoquer l'oeil mouillé le quart de finale de coupe des coupes disputé par ton club en 1987, où vraiment, volés, j'te dis, volés, par cet enfoiré d'arbitre allemand. Moi j'en suis pas là, et j'ai pas l'intention d'y arriver. Mon petit niveau me suffit, je préfère garder de la place dans mon cerveau pour autre chose. Et pas que pour le palmarès de la Star Ac'.
Comme quoi, y'a un truc. Quelque chose qui fait que rien ne sert à rien (mais quelle phrase magnifique, euleuleuuuuu...). Peut-être que toutes ces bêtises dont on se souvient nous aident simplement à nous rappeler qu'on n'est pas que des machines. Et aussi à partager quelque chose avec tous les autres. Autre chose que la condition du survivant.