Ouaip, y'a pas à dire, y'a des moments où tu te rends compte que bien des choses changent sans que personne ne s'en aperçoive. Et d'un coup, ça te saute à la gueule, comme ça, sans prévenir.
L'autre jour je suis allé chez mon pote B-Boy. Enfin chez lui et son avocate chérie, pour être plus précis.
Il y a deux ans ils se sont installés ensemble.
Soit.
En Juillet dernier ils se sont pacsés.
Admettons.
Là ils m'annoncent qu'ils vont probablement s'acheter un appart'.
Certes.
Jusque là, tu vois, rien ne m'avait particulièrement mis la puce à l'oreille, j'avais pas fait gaffe, ça s'enchaînait logiquement, sans à-coups, tranquille.
Et alors donc, bon, là, on discute, on discute, gnagnagni F3, gnagnagna 63 m², blablabli 200000 euros, blablabla emprunt banque, enfin tu vois l'délire, quoi.
Puis on en vient à aborder le principal: est-ce qu'au moins il est sympa cet appart'?
Réponse de B-Boy:
"Ouais bon, c'est pas franchement de ça qu'on rêvait, mais bon, on fait avec nos moyens."

Et là, c'est le drame.

Mon B-Boy d'ajouter:
"De toutes façons, il peut que prendre de la valeur".
Vertige.
Qu'est-ce qui s'est passé?
J'ai rien vu venir.
Y'a eu comme une faille dans l'espace-temps.
Il a vraiment dit ça?
Mais ouais, il l'a vraiment dit.
Wo putain, j'me sens vieux d'un coup.
Enfin non, pas vieux, loin.
Pas en retard, non, carrément dans une dimension parallèle.
Une dimension, où je me retrouverais carrément tout seul.
Euleuleu.
Pas cool.

Evidemment, là, histoire que vous pigiez quelque chose, une brève explication aurait comme une légère tendance à s'imposer.
Alors mon B-Boy, attends que je me souvienne, ça fait quand même quelque chose comme 16 ans que je le pratique, je commence à avoir une vague idée du personnage. Je vais pas m'amuser à t'en faire l'historique et/ou le descriptif détaillé, d'abord je suis pas sûr que ça lui plairait que je cause de lui comme ça sans vergogne sur un site internet dont il ignore jusqu'à l'existence.
Enfin, pour une raison ou pour une autre, ce mec était pour moi le dernier vrai djeunze de ma bande de potes. Attention, hein, dans un mois, il va avoir 30 ans lui aussi (haha, trop les boules), mais bon, je sais pas, son insouciance face à la vie, son refus de se contraindre à s'encombrer la tête avec des préoccupations de grande personne, sa façon de m'inviter à venir voir la finale du SuperBowl un dimanche soir alors que ça se finit à 4 heures du matin, sa collection de baskets qui dépasse l'entendement, ses rêves toujours vivants de devenir une rockstar, enfin, bref, tout ça faisait que je m'étais persuadé qu'il resterait un djeunze toute sa vie.
Et d'abord même lui le proclamait haut et fort, il aurait pour toujours 19 ans dans sa tête!
Et dimanche soir il me sort "De toutes façons, il peut que prendre de la valeur".
Ouohohow...
Mais que s'est-il passé et qui m'a échappé?..

Plus normal que ça, tu meurs.
Le temps passe, on vieillit, nos vies changent et nos préoccupations aussi, tout ceci dure depuis au moins vachement longtemps à l'échelle de l'histoire de l'Humanité.
Ouais, ouais, ouais.
En même temps, si je m'amuse à me regarder un tout petit peu le nombril, je ne peux pas m'empêcher de me demander où j'ai merdé au point de passer à côté de la normalité.
Dans la vrai vie, j'ai des amis.
Et quand je te dis amis, je rigole pas, je les côtoie en moyenne depuis au moins 15 ans. Les années collège-lycée, si tu préfères. A l'époque on était tous un peu pareil, du moins on partait de la même ligne. C'est pas que ce soit une course, ou une compétition, mais bizarrement, je sais pas pourquoi, je me sens un peu en retard.
Tiens, 3 trucs au hasard (tu parles, Charles!):
1/ Etre pas tout seul,
2/ Avoir des gosses,
3/ Etre propriétaire de son logement.
De toute la bande, je suis le seul et unique à n'avoir aucun des trois.
Le 1/, à une exception près, tout le monde l'a.
En vérité, presque tout le monde en a au moins deux sur trois. Y'en a même qui ont les trois.
Moi oualou.
C'est idiot, mais j'arrive pas à devenir un pounk et me dire que j'en ai rien à foutre, no future, tout ça, tout ça.

A force de voir autour de moi les bébés naître, les PACS se conclure et les emprunts sur 20 ans se souscrire, j'ai dû basculer dans le conformisme sans m'en apercevoir. Après la question est de savoir si ça vaut le coup ou pas.
Honnêtement, à la base, le fait de ne pas être un heureux propriétaire de mon logement, j'en ai un peu pas grand-chose à foutre. Oui mais (car il en fallait bien un) regarde un peu comme j'ai l'esprit tordu.
Souviens-toi de l'exception près dont je te parlais un peu plus haut, prends le temps de relire si besoin, ça y est tu vois. Bon, et ben cette amie, car oui, c'est bien une femelle, cette amie, donc, qui tout comme moi se morfond toute seule dans son grand lit froid quand vient la nuit, et ben elle, au moins, elle est propriétaire de son appart'! Alors que moi j'ai même pas ça!
Nan mais tu vois à quoi j'en suis réduit?
Franchement, si l'aspirant néo-hippie que j'étais à 15 ans lisait ça, il se foutrait bien de ma gueule, et il aurait bien raison en plus, ce p'tit con.
Bon après on se calme, hein, devenir propriétaire, ça n'a jamais été mon rêve, et y'a de fortes chances que ça ne le devienne jamais. Juste je fais un caprice, comme au bon vieux temps. C'est pas que j'aie vraiment envie de ce que t'as, c'est juste que ça me fait chier que toi tu l'aies et moi pas. Si je l'avais, ça me rendrait probablement pas plus heureux. Mais si même un truc aussi insignifiant pour moi j'y ai pas droit, alors à quoi je peux prétendre?

Tu sais quoi, ça commence à devenir way too personal dans le coin, je me demande bien comment faire pour dédramatiser tout ça et éviter de sombrer une self-victimisation un peu chiante à se fader pour le lecteur.
D'autant que c'est d'un banal...
Tiens je sais je vais essayer de m'élever un peu, au moins du nombril jusqu'à la tête, au moins on pourra rigoler un peu.

Moi, je ne serai jamais chauve, et je prends un plaisir sadique à le pérorer bruyamment en présence de dégarnis dans l'assistance.
C'est injuste, mais c'est comme ça, c'est génétique, dans la famille il est de tradition de ne pas perdre ses cheveux. Ca c'est du côté de mon père. Du côté de ma mère, la tradition c'est d'en avoir plein, des cheveux. Genre à ne plus savoir qu'en foutre et à faire la fortune des coiffeurs. L'addition des deux fait que des cheveux j'en ai plein et en plus y'a peu de chance que je les perde.
Allez tiens, je vais m'accorder un petit plaisir.
Mouhouhouhahaaa...
Pouf-pouf.
Et alors donc des cheveux, ces jours-ci, j'en ai encore plus parce que ça commence à faire un bout que j'ai pas foutu les pieds dans mon salon de coiffure à mémère habituel. Au point que les gens commencent à me saouler avec leurs "ouah la touffe que t'as en ce moment!".
D'abord je vous merde.
Et ensuite, c'est l'heure du réveil du Lion.
...
Ca claque, non?
Importun: "Dis donc, il serait pas un peu temps d'aller chez le coiffeur?"
Moi: "Ta gueule, c'est l'heure du réveil du Lion"

Ouais, je sais pas, ça m'est venu comme ça ce matin, au taf.
Je me suis vu dans la glace au sortir de ma pause dodo de 3 heures, la gueule enfarinée et le cheveu méchamment en bataille, et je me suis dit "Ouah, c'te crinière! On dirait carrément Mufasa!"
A une époque ou la plupart des mecs se content d'arborer une coupe stricte sabot 5mm pour tout le monde, ou crête à la Beckham pour les plus jeunes, je trouve ça plutôt classieux de dégainer la wave sauvage, la nuque longue assumée et les rouflaquettes arrogantes.
Toute la question est de savoir où se situe la frontière entre, "ouah, comment il a une chevelure trop impressionnante ce keumé", et "han, mais comment il ressemble trop à rien c'bouffon". Pour l'instant, je pense que je suis encore du bon côté de la fashion.
Enfin en tout cas, par opposition aux caractère chichiteux des mes préoccupations petites-bourgeoises décrites quelques paragraphes plus haut, l'expression le réveil du Lion a quand même quelque chose d'encourageant. Déjà, le réveil, mais alors Lion... carrément trop la classe!
Alors ouais, en ce moment, j'oscille pas mal, pas plus tard qu'il y a quelques lignes j'étais au bord d'écrire un truc du genre "ça s'arrangera jamais parce que mon destin c'est d'avoir une vie de merde", mais là, présentement, il me plaît de me dire qu'il suffit de pas grand-chose pour que renaisse une forme d'espoir.
En l'espèce pas grand-chose c'est la longueur de mes cheveux.
Bon, j'en suis pas encore à rugir de véhéments "tremblez gonzesses, car votre maître à toutes s'éveille de sa torpeur!", m'enfin, après tout, peut-être que ça pourrait finir par venir sans être obligé d'attendre une autre vie. Ou si ça va pas jusque là, au moins avoir une vie sexuelle un poil plus existante que ouh mais attends est-ce que j'ai vraiment envie de parler de ça ici ouais nan en fait.
Donc disais-je, mes cheveux sont mieux que les tiens, ou mieux que ceux de ton keum, au choix, mais ne pleure pas, qui sait un jour peut-être tu seras propriétaire de ton logement alors que moi toujours pas.

Considérant l'heure déjà avancée de la journée, l'auteur se dit alors qu'il irait bien faire une petite sieste, histoire de compenser le fait que dans les dernières 24 heures il n'en avait dormi que 2. Tout à sa joie de s'accorder un repos bien mérité, notre héros s'en fût donc sans prendre la peine de trouver une conclusion un tant soit peu chiadée pour son billet, négligeant par la même les règles élémentaires de la bienséance inhérentes au respect dû à son lectorat.