Oh, ben tu penses.

Tu sais quoi, j'y croyais.
Un reste de foi en l'intelligence de mes concitoyens.
Haha.
Quel con.
Quels cons?
Tut tut tut, 'faut pas dire ça, spa bien.
M'enfin merde, quoi, aidez-moi aussi...
A force vous allez me faire douter.
Et puis j'en ai marre de passer des soirées à ce point déprimantes.
Non, vraiment.
Enfin bon, j'aurai fait au moins un heureux: mon caviste à qui j'ai pris une bouteille de Champagne, au cas où.
Attends, quand je te dis que j'y croyais, c'est pas du flan, t'as vu?
Et alors bon, peu avant vingt heures, on s'est donc retrouvés entre joyeux (haha) gauchistes, chez un pote, à reluquer fébrilement la dite bouteille sur la table basse en se jurant de ne pas y toucher si vous-savez-qui était élu.
Tu connais la suite de l'histoire au niveau national.
Sur un plan plus local, passé le moment où les gueules se sont fermées le temps de digérer l'annonce de ces résultats qui nous ont embué les yeux de chagrin, la question s'est donc posée: que faire de ce putain de Champagne?

La dernière fois que j'ai bu du Champ' pour une présidentielle, c'était en 1995.
C'était certainement du hyper-cher et hyper-bon, mais sur le moment...
Beurk.
A l'époque, c'était notre première présidentielle (à mes coupains et à moi), on s'était réunis chez les parents d'une copine à Cergy.
Et là, petite parenthèse informative, il se trouve qu'à Cergy, où la plupart (dont moi) habitaient, on a un peu tendance à voter socialo comme un seul homme. Genre tu mets un poney en candidat à la mairie, pour peu que tu lui colles un étiquette avec la rose et le poing, c'est lui qui sera élu, à tous les coups.
Tradition locale oblige, toutes les personnes en présence, ma génération de potes et la génération des parents, avaient donc voté Jospin au second tour (à l'époque on s'autorisait encore sans trop de risque la fantaisie de voter P.C. ou même L.O. - Besancenot n'était pas encore là - au premier tour).
Toutes, sauf une.
La grand-mère de la copine chez qui on était.
Et la mamie, sans doute assez sûre de son coup, avait fait douler la caisse de roteux pour fêter la première élection de celui qui retournera dans 10 jours à la vie civile.
Gauchistes, certes.
Mais néanmoins polis.
On les a sifflées nos flûtes.
En se jurant que la tournée suivante serait pour nous.
Haha.

Je ne sais pas si vous vous souvenez de 2002, mais suite à un petit incident survenu au soir du 21 avril, la question d'investir dans un breuvage festif pour le deuxième tour ne s'est pas vraiment posée chez le peuple de gauche.
Pas qu'on soit plus rabat-joie que la moyenne, mais tu vois, là, y'avait pas vraiment de "cas où".
Donc bon.
A 20 heures au soir du 5 mai de cette année un peu particulière, ce qui a coulé à flots, ce sont mes larmes sur les genoux de ma meuf toute neuve de l'époque.
C'était bien, ça faisait homme sensible qui n'a pas peur d'exprimer ses émotions.
Et puis surtout, c'était sincère.
La fin de deux semaines de tension dans ma tête.
Pas de soulagement.
Du moins pas que.
De la tristesse.
De l'incompréhension.
Un premier sérieux coup de machette sur ma foi en l'Homme.
Du coup, de l'eau salée plutôt que des bulles.
Ca collait mieux à l'ambiance saumâtre.

Ne crois pas que cette année je me dise que c'est mieux que la dernière fois.
Ouais, d'accord, ce coup-ci, il est pas passé au second tour.
C'est vrai.
Pour autant, ne va pas croire que je m'en suis réjoui.
"Dix pour cent pour Le Pen aux élections, c'est une défaite".
C'est pas moi qui le dit.
C'est NTM.
En 1991 (Blanc et Noir, Album Authentik).
Dix pour cent, c'est toujours une défaite.
Et j'vous fais pas l'topo sur la raison pour laquelle son score est "descendu" de quelques pour cent, ou on va dire que je vois le mal partout.
Malgré tout, je me suis dit qu'il y avait matière à faire péter la teilllebou au cas où.
(Scuze, j'habite dans le 9-5, j'ai grandi à GyCer, je cite du NTM, je peux bien me permettre une petite teillebou en passant)
D'où la décision de passer chez le caviste.
Evidemment, maintenant que les résultats sont connus, les heureux vainqueurs pourraient être tentés de me demander comment est-ce que j'ai pu y croire un seul instant à grands coups de "C'est quand même pas une surprise", "On s'y attendait tout de même un peu" ou carrément " Nan, mais, sérieux, t'as vraiment cru qu'elle pouvait gagner?.
Excusez-moi d'y avoir cru, je ne fais tout simplement pas partie des résignés chez qui l'espoir se tue à coups de sondages.
Et c'est pas prêt d'arriver.
Alors yes.
Champain, Baby!

Sauf que voilà.
Qu'est-ce que tu fais à 20H01 quand tu t'aperçois que c'est le candidat pour lequel aucune des 4 personnes présentes dans la pièce n'a voté qui a gagné, et que dans le même temps un nectar à bulles de première bien frais trône fièrement sur la table basse?
Passés les "tindsamère", "tindmerde" et autres "samerlapute" de circonstance (lesquels sont autant d'expressions typique du far west de la banlieue parisienne pour exprimer le désarroi mâtiné de déception), au bout de quelques minutes de silence pesant, une première décision est prise unilatéralement par l'un des convives qui se saisit de la bouteille en déclarant un truc du style "m'en fous, j'la bois quand même et j'me mets la tête" et entreprend de dépiauter le goulot avant de faire sauter le bouchon.
A quoi les trois autres répliquent sèchement par un "t'es fou, arrête, moi j'en bois pas, tu boiras tout seul, y'a pas moyen".
Et puis bon, tu sais ce que c'est, les gauchistes et l'espoir: quand y'en a plus, y'en a encore.
On écoute le petit mot souriant de Ségolène, on balance quelques insultes à cet arriviste de Strauss-Kahn qui n'a toujours pas compris qu'il n'était pas de gauche, on se délecte de la réplique de Delanoë aux conneries de de celui qu'on venait d'insulter, et pouf, on se remet à se dire que rien n'est perdu, on a encore les législatives pour instaurer une vraie rupture (tu sais une rupture où ce ne sont pas les mecs qui sont aux manettes depuis 5 ans qui gardent les dites manettes).
Et on finit par trinquer.

"Aux victoires futures!"

Et tu peux me croire, c'était du bon.