Je suis de bonne, bonne, bonne, bonne humeur ce matin
Par Thomas D. le vendredi 17 août 2007, 12:00 - Lien permanent
Evidemment après 24 heures sans sommeil, les 13 dernières ayant été consacrées à gagner héroïquement ma croûte, il n'est pas tout à fait impossible que je vienne à manquer un peu de peps. Qu'il ne me soit pas interdit pour autant de me laisser aller à quelques confidences matinales tout à fait captivantes, et ce d'autant plus qu'elles me mettent en scène, en proie tour à tour à l'angoisse, la colère, la lassitude, le soulagement ou encore l'euphorie.
Tout commence par mon traditionnel petit tour au café d'en bas, chez Jean-Pierre. Oui, traditionnel, c'est à ce point, car j'ai la déplorable habitude d'aller régulièrement, genre environ tous les jours ou presque, poser mon coude sur le comptoir de ce lieu de perdition pour m'y adonner à l'un des rares plaisirs que je m'accorde encore depuis mon adieu à la cigarette, et ce malgré le fait que je sois parfaitement conscient que c'est mal: la consommation de café. Et par deux, en plus. Des fois même trois, si je trouve quelque interlocuteur valable avec qui deviser de choses aussi primordiales que le footing du président, la dernière gamelle du PSG ou la meilleure façon de raccourcir les écrous de fixation de mes rollers. Au pire s'il n'y a personne, il reste la lecture du Parisien, c'est bien, ça aide à se sentir hachement intelligent t'vois. Et si le torchon à faits-divers n'est pas disponible, il te reste toujours la télé, en permanence calée sur l'une des innombrables et soporifiques chaînes d'info en continu de la télévision française.
Sauf que là il s'est passé un truc.
Hier matin, pas de joyeux compagnon pour bavarder, pas de feuille de chou populacière à se mettre sous la dent, donc condamné à écouter d'une oreille distraite la litanie monotone des mauvaises nouvelles sur LCI.
Alors en un, on a retrouvé l'un des affreux pédophiles récidivistes qui hantent par escadrons entiers les rues de nos paisibles cités, mais que fait police partout justice nulle part?
En deux, les marchés financiers asiatiques se pètent trop la gueule comme des grosses merdes à cause que les taux d'intérêt des emprunts immobiliers hypothécaires à risques Etazuniens ils ont grave pas la patate en ce moment, du coup ça fait monter le prix du rutabaga au kilo sur le marché de Chilleurs-au-Bois, ce qui fait que le yen remonte comme jamais et que c'est pas demain la veille que le prix des Wiimotes va baisser, mais t'inquiète c'est une prise de bénéfice normale pour compenser le recul de mon cul mes fesses, hahaha, Don't Panic, la réponse à la question est 42. En gros le marché fait son rot, et malgré son âge vénérable il continue de foutre du vomi un peu partout à chaque fois.
Et enfin, en trois, figure-toi qu'il y a eu un tremblement de terre de 7,7 sur l'échelle de Richter au Pérou, avec sûrement des morts mais bon pour le moment on n'en sait pas plus, alors venons-en plutôt à la surprenante première place du Mans en Ligue 1 après la deuxième journée de championnat.
Déjà, à la base, j'avoue que je suis toujours secoué par l'invraisemblance des choix journalistiques en matière de hiérarchisation de l'information, mais pour le coup, ça m'a semblé encore plus balèze que d'habitude, la faute à un tout petit détail pour vous mais qui pour moi voulait dire beaucoup.
Ma mère est au Pérou.
Là ,maintenant, tout de suite, genre.
Et un peu avant aussi, c'est-à-dire au moment précis où la terre a tremblé et où des trucs et des machins se sont effondrés sur des gens, tout ça.
Me demandez pas pourquoi, mais à l'instant précis où j'ai réalisé ça, je me suis dit que pour cette fois je pourrais me contenter d'un seul café au comptoir, conforté en cela par une irrésistible envie de faire péter de la communication transatlantique quel qu'en soit le coût pour parler au plus vite à ma môman.
Vingt secondes plus loin j'étais donc chez moi en train de vérifier frénétiquement le décalage horaire avec le Pérou, tout en me demandant à partir de quel heure il n'était pas indécent de déranger les gens en cas de tremblement de terre qui fait des morts et tout. Après moultes tergiversations, je suis parvenu à la conclusion que 7h00 du matin, c'était un bon compromis. J'ai donc tué le temps comme j'ai pu en attendant 13h00 HF, heure à laquelle j'ai tenté une première fois de joindre les nombreux numéros laissés par ma mère "au cas où" (et là il m'a semblé que c'était justement bien un cas où). En vain. Parce que 7,7, non seulement ça nuit gravement à la santé de ceux qui se prennent un plafond dans la tronche, mais en plus ça met à mal les réseaux téléphoniques, qu'ils soient filaires ou cellulaires. Oualou peau d'balle.
Qui, moi crispé?
Bon, avec un sujet aussi grave, je vais pas vous la jouer suspense et mystère, ça serait un poil indécent, autant vous rassurer tout de suite si vous vous inquiétiez de la préservation de l'intégrité physique de ma mère, vous en faîtes pas, elle va très bien. Il a certes fallu un peu de temps pour que j'en aie la confirmation ferme et définitive, ce qui n'a pas manqué de peser un peu sur mon humeur, mais enfin, ça va, elle était, et est toujours, dans un coin épargné par le séisme, au nord du Pérou pour ceux que ça intéresse. Je ne lui ai pas parlé directement, mais à une personne qui la loge, qui est un truc du genre la cousine de la nièce du grand-père de la soeur de l'homme qui a vu l'ours qui a volé l'orange du marchand qui se trouve être un lointain cousin de la concierge de l'ex-mari de sa belle soeur par alliance. Ou un truc comme ça. Enfin bon, là où vous allez voir à quel point ça va bien, c'est en lisant ce court résumé de ma conversation téléphonique:
- "Oui bonjour, je suis le fils de sa mère, est-ce que vous pouvez me confirmer qu'elle va bien?
- Ah oui, oui, oui, rassurez-vous, ici on l'a pas senti le tremblement de terre, à part deux ou trois mythos qui disent qu'ils l'ont senti mais on sait tous que c'est juste pour faire leurs intéressants.
- Ah, tant mieux, j'en suis fort aise, Dieu merci, mais dîtes moi, ma mère se trouverait-elle à vos côtés ou à proximité immédiate? En effet, je brûle de l'entendre de vive voix me confirmer qu'elle se porte comme un charme, car à défaut de visiophone et pour faire malgré tout honneur à mon prénom, j'aurais tendance à dire que je ne croirai que ce que j'entendrai.
- Ben oui, mais non, en fait elle est pas là, elle est au Country-Club, au Golf, donc bon, je peux pas vous la passer, non, mais je lui dirai que vous avez appelé si vous voulez."
Va maintenir ta crédibilité de gauchiss' de coeur enragé après ça... Ah, merci bien, Mère, bravo pour l'image de marque.
Enfin bon, ça m'a permis de me faire une idée de l'ampleur de l'anxiété qui pouvait tarabuster ma mère suite à cette catastrophe naturelle pour le moins spectaculaire. Et ça m'a somme toute encore plus rassuré, tiens.
Le soulagement n'est en fait intervenu qu'aux environs d'une heure du matin. Hé ouais, douze heures pour réussir à établir une communication avec Trujillo. Ca laisse le temps d'accumuler le stress. Du coup en arrivant au boulot vers 19 heures avec une gueule impossible, j'ai préféré mettre les choses au point de suite. A base de "Bon, j'vous la fais courte, ma mère est au Pérou, j'ai pas d'nouvelles, donc j'vous préviens tout d'suite, je risque de manquer un peu d'humour ce soir".
Au moins, avec ça, on te lâche la grappe sur ce qui est des gentilles vannes à propos des cheveux qui poussent nom de d'là quand c'est-y qu'tu vas les couper?
Malheureusement, ça n'a pas empêché nos agaçants estimés clients de nous solliciter beaucoup plus que de raison, surtout une nuit comme celle qui vient de passer, où au lieu des 9 pélos réglementaires que nous devions être pour la traverser de façon pas trop mouvementée, nous nous sommes retrouvés à 7. Alors qu'il y avait facilement du boulot pour 15. Trop total le pied.
Je vous ai déjà dit, du moins je crois, que mon boulot c'est de sauver des gens dans des conditions diverses et variées qui vont du sauvetage de vacanciers sur la route des vacances dont la R19 tombe en panne, au sauvetage d'une mamie de 78 ans qui s'est pété le col du fémur en se viandant comme une merde de l'âne sur laquelle elle entreprenait la traversée du désert éthiopien, en passant par le sauvetage de la moquette menacée par le cruel évier qui fuit, et même le sauvetage de ta soirée si tu t'es fait refoul' de toutes les boîtes de nuit de Palavas-les-Flots. Ouaip, tout ça c'est blessipo si t'as souscrit le contrat qu'il (te) faut avec ma boîte.
Enfin bon, hier soir, déjà que j'étais d'humeur tendue, je vous dis pas la blasitude quand j'ai découvert qu'on serait vachement pas assez pour survivre à la nuit dans des conditions humainement supportables. Heureusement qu'avec mes collègues on est trop des super-héros, moi j'te l'dis.
Et puis, finalement, tu vois, le soulagement tardif est plutôt bien tombé au niveau du timing.
En fait à partir du moment où je me suis installé à mon poste de travail, ça a trop été la folie. A base de à peine je raccroche avec un client que direct il m'en tombe un nouveau sur le râble, sans que j'aie eu le temps de faire ce qu'il convient de faire pour le précédent. Et ça s'est accumulé comme ça pratiquement toute la nuit.
Alors qu'à une heure du matin je venais à peine de boucler grosso merdo l'organisation d'un rapatriement par avion sanitaire décollant à 9 heures du matin, j'étais au comble du mélange étrange de sensations que seul ce boulot arrive à me faire ressentir (hyper rarement, heureusement): un genre de mix bizarre de lassitude et de profonde rage. En gros, les très rares fois où j'en suis là, c'est que je ne suis plus bon à rien. Limite j'en étais à me dire que c'était peut-être une nuit idéale pour me remettre à fumer. Sérieux, ouais.
Heureusement, j'ai eu droit à 30 secondes de répit, et ce court laps de temps m'a suffi à me souvenir que merdalors, je n'avais toujours pas la certitude que ma mère était toujours en vie, entière et avec le moral. Du coup j'ai retenté le coup de fil. Et vous avez lu là-haut ce que ça a donné.
Et pouf, adieu cocktail de sensations fatal et paralysant, bonjour regain de patate à en sauver Dieu lui-même pour peu qu'il ait souscrit le contrat adapté. J'ai donc terminé la nuit à balle, le cul vissé sur ma chaise, mais à balle. Et j'ai fini tout qu'est-ce que j'avais à finir, avec 30 minutes de retard, certes, mais fini.
C'est donc avec le sentiment du devoir accompli (et les yeux défoncés) que je m'en suis allé retrouver ma belle italienne aux reflets d'argents qui dormait paisiblement au sous-sol pour qu'elle me ramène chez moi... Sans négliger le passage par chez Jean-Pierre matinal.
Et tu sais quoi, ce matin j'ai bu mes deux cafés, tranquillement.
Même que ce soir je ne bosse pas.
Et que je me régale d'avance de la bonne sieste qui m'attend.
Détendu.
Yeah...
Là-dessus, je vous laisse, je m'en vais m'effondrer sur mon lit aux draps fraîchement lavés et repassés, pour mettre à profit les 36 heures de calme qui me restent avant la tempête apocalyptique qui m'attend certainement ce week-end.
J'espère simplement qu'on sera un peu plus de fous pour rire un peu plus...








Commentaires
bon maintenant que tu sais que tout va bien on peut se permettre de jouer des mots : il n'y a pas à dire moi aussi j'aurais flippé ma mère... (ha ha ha, mon humour m'étonnera toujours)
sinon j'arrive pas à me remettre du country club décrédibilisant ton gauchiss' de coeur enragé, j'en ai les zygomatiques qui me font mal, ha bravo je vais avoir une névralgie faciale avec tes bêtises!
Je fais comme si je venais souvent ici ok ?
Bah si la révolution fait disparaître les country clubs, les amandes enrobées de chocolat du café du coin et le gel douche parfum vanille bourbon, je suis contre la révolution...
Bliksem> Permettez que je finisse mes véritables rillettes Bordeaux-Chesnel...
Rachel West> Wesh cousine, bien ou quoi?
Et si on essayait de réfléchir à un concept, de Révolution 2.0 avec préservation des country-clubs et autres petits plaisirs simples qui aident à faire du capitalisme un système vivable (Si t'as du flouze, j'entends)? Ca serait pas d'la boulette ça?
"Là-dessus, je vous laisse, je m'en vais m'effondrer sur mon lit aux draps fraîchement lavés et repassés"
Y aurait pas moquerie, là, par le plus grand des hasards ?
Ce qui serai super lollant, ce serait que genre, une fois effondré sur ton lit, tes voisins se remettent à faire leur boucans habituel.
Erm, sinon, le café, ça pue.
olala qu'est ce que c'est que cette prise de position aldrea, le café c'est la vie (et je le dis sur ce beau fond ocean)
Marie-Shirley> Nan, y'a juste l'art de faire preuve de son exemplarité en matière d'hygiène domestique... Je ne dis pas que les gens qui n'en font pas autant sont des sauvages pouilleux, hein, attention. Mais bon, après la question du respect qu'on s'accorde à soi-même dépend du ressenti de chacun, n'est-ce pas.
Quelqu'un a vu mes rillettes?
Aldrea> Pourquoi "serait", c'est exactement comme ça que ça se passe dans la réalité.
variations> Bienvenue, déjà.
Sinon t'inquiète pas pour elle, les gens qui n'aiment pas le café, c'est comme ceux qui ne fument pas, ceux qui ne boivent pas ou ceux qui votent Sarkozy: y'en a.