S'il y a bien un truc sur lequel l'ensemble des directions d'entreprises sont d'accord, c'est que la rentabilité passe nécessairement par le malheur du salarié. Cherchez pas à comprendre pourquoi, il est environ évident que vous n'y comprendriez rien, partez simplement du principe que c'est vrai, puisque des gens mieux payés que vous le disent.
Or doncques, dans la boîte où j'exerce avec une proverbiale efficacité mon honorable métier, l'on parle d'une réorganisation radicale des horaires de travail.
Et ça pue.
Il s'agirait de passer d'un mode de fonctionnement qui, grosso modo, jusqu'ici satisfaisait l'ensemble des personnels opérationnels à un autre qui fera chier tout le monde. Je vous fais grâce du détail, on va s'en tenir à la partie la plus intéressante, à savoir celle qui me concerne.
Comme vous le savez (oui, c'est obligé), je travaille uniquement de nuit, 7 jours sur 7. Pas tous les jours, hein. Juste je peux être appelé à travailler tous les jours de la semaine. 'Fin bon, z'avez compris, quoi. Ces contraintes particulièrement contraignantes, ce qui n'est pas peu dire, justifient que mes émoluments bénéficient d'une majoration conséquente, quoi qu'insuffisante à mes yeux, en tout cas indispensable au maintien du train de vie élyséen que je me m'accorde le droit de mener. Et c'est là que le bât risque de blesser.

Aujourd'hui au sein de ma boîte, il y a la foule des gens qui bossent le jour, les quelques zigotos dans mon genre qui bossent la nuit, et la petite tribu de ceux qui bossent à temps partiel un peu à cheval entre les deux. Globalement chacun se satisfait de sa situation, les quelques inconvénients qui y sont liés pesant moins sur la balance que les avantages. Si la charge de travail est chaque jour un peu plus lourde, au moins on se satisfait des conditions dans lesquelles on a à la subir.
Sauf que.
La direction actuelle, en place depuis pas bien longtemps mais qui a tout compris t'inquiète c'est pas pour rien que c'est eux les chefs, cette direction, donc, a décidé que l'organisation en vigueur c'est hyper trop de la merde en barres et qu'il convient de la changer radicalement, à base de youplala on supprime cette distinction entre services de jour, nuit, et soirée, et pouf on dit que tout le monde il peut bosser n'importe quel jour à n'importe quelle heure. Genre la mère de famille qui faisait ses 35 heures sur 4 jours, sans bosser les week-ends, avec son mercredi pour garder les gosses, et ben dans son cul, elle fera les "trois huit" comme tous les autres, 7 jours sur 7 avec 5 ou 6 nuits de boulot par mois. Et tout le monde à ce régime-là. Flexibilité, Disponibilité, Rentabilité. Le premier qui parle de corvéabilité a un gage.
Si je dois moi aussi bénéficier de cette si sympathique et égalitaire réorganisation des horaires, un problème va vite se poser. Financier, le problème.
Non, parce que bon, s'il m'arrive parfois de faire mention de mon revenu quasi ministériel, il faut bien se rendre compte qu'il est totalement lié à mon activité exclusivement nocturne. Donc t'inquiète que si mes horaires changent il y a peu de chances qu'on me dise "Oh, allez, on te la laisse ta majoration, ça nous fait plaisir de te faire plaisir, tiens".
Si je te dis que ça pue.

Si mon salaire baisse, c'est pas compliqué, je peux pas garder mon appart'. En tout cas, pas tout seul. Et ça, dans le genre perspective qui me fait chier, mais alors genre ultra-chier, ça se pose là. Le fait est que pour des raisons qui n'ont rien de bien passionnant, je paie un loyer inférieur à celui normalement pratiqué pour un logement tel que le mien. En gros, si je voulais la même chose ailleurs, je le paierais facile 150 euros plus cher. Ce qui veut dire que si mes revenus venaient à baisser, il faudrait que je me casse d'ici, pour m'établir dans un truc forcément beaucoup plus petit, plus moche, mal situé et hors de prix, bref la loose totale et absolue.
Et là tu vas me dire "Mais enfin, puisque ce changement d'horaires ne conviendrait à personne, que ne vous mobilisez-vous pour signifier à votre direction que les projets qu'elle ourdit dans l'ombre ne sauraient recevoir l'assentiment des travailleuses-travailleurs?".
Haha.
Tu as le coeur pur, c'est émouvant.
Mais méfie-toi, ça pourrait te jouer des tours, je serais toi j'essaierais de me faire à l'idée que le monde réel n'est pas fait d'écoute et de compréhension mutuelle. En tout cas pas en ce moment.
Pour en avoir causé vite fait avec une collègue syndicalitsme cette nuit, en gros, c'est hyper mal barré. Du style la direction a pris sa décision, et quoi qu'en disent les syndicats ça se fera et puis c'est tout, le rôle des délégués du personnel se bornant à essayer de limiter autant que possible les pots cassés. Ca, il est loin le temps des couteaux entre les dents, camarades.
Je ne sais pas si ça se ressent, mais vous pouvez partir du principe que j'essaie de contenir un début de panique, là.

Et si c'était là une formidable occasion de tourner une page, se lancer dans une nouvelle aventure, de relever de nouveaux défis, hein?
Aaaazy, ça m'saoule.
Changer de taf...
Moi j'veux bien, mais pour faire quoi, d'abord? Je sais pas faire grand-chose de mes dix doigts, mézigue. En plus comme j'ai un peu oublié, oups, de faire des études, je peux même pas me la péter avec un CV de killer.
Alors bon, trouver un taf de merde, en soi, je devrais pouvoir faire, c'est pas ça qui manque. Le problème c'est que pour trouver un taf de merde où on me lâche un salaire au moins aussi balèze que celui que je touche maintenant, j'ai intérêt à me lever tôt. Ou plutôt à ne pas me lever du tout pour continuer à faire de beaux rêves.
Pour plein de raisons, j'ai pris l'habitude de remettre à plus tard la réflexion sur mon parcours professionnel, en particulier la question de savoir si je ne pourrais pas trouver un autre boulot un peu plus mieux, du coup, là, je me rends compte que si je devais chercher maintenant, je ne saurais même pas vers où chercher.
Bizarre impression de n'avoir aucune envie particulière, aucune compétence particulière, aucun destin particulier.
En fait, mon principal problème, c'est que moins je bosse, mieux je me porte. Et ça, ben curieusement, ça pousse pas des masses à se bouger le cul. Sans compter le côté délicieusement "total inadapté à l'époque" de la chose.
Y'a-t-il un métier qui me fasse rêver?..

A un moment de ma vie, je m'étais imaginé libraire. Attention, hein, pas vendeur de Dan Brown au rayon poche de la Fnouc, hein. Non, le vrai libraire avec son échoppe à lui, ousqu'on trouverait que de la qualité et où ça sentirait bon le café offert au client désireux de causer un peu littérature ou tout autre chose. Un endroit où l'on prenne son temps, ou vivre cesse d'être une course contre la montre... Tu vois l'genre, quoi.
J'étais allé jusqu'à me renseigner auprès de la Chambre de Commerce et demander des conseils avisés à des libraires indépendants encore en exercice. Et je suis bien redescendu sur Terre.
En gros, pour maximiser ses chances de se planter en beauté, libraire, y'a pas mieux. Que le métier exige du temps et beaucoup plus de boulot qu'il n'y parait, je m'en doutais bien fort et y étais plutôt disposé à base de "Ouais mais si c'est ta passion, t'vois", du coup, j'étais prêt à prendre le risque de m'engager dans cette voie. Le problème c'est que parmi ceux qui sont convaincus que c'est un risque beaucoup trop important pour le prendre, il y a les banquiers. Et à moins d'avoir gagné un bon pactole au Keno, si tu veux ouvrir un commerce, le banquier, t'as forcément besoin de lui.
J'vous la fais courte: c'est mort.
"Bonjour, j'ai zéro euros en poche, je suis même pas propriétaire de mon logement, et je voudrais quand même que vous me prêtiez entre 100000 et 150000 euros pour pouvoir ouvrir une librairie. Oui, oui, il me faudrait tout ça pour pouvoir acheter un fonds de commerce et me constituer un petit stock de départ. Oui, oui, je sais bien qu'il y'a la Fnouc, que Auchmouth et Carrouf' vendent des bouquins, que y'a Amzamzone sur le internet, mais bon, là dans deux mois y'a le nouveau Harry Potter qui sort en français, t'inquiète j'vais t'rembourser vite fait, que tu vas même pas le croire, oueula c'est vrai la tête de moi."
Marchera jamais.
Du coup à un moment je me suis dit "Et pourquoi pas disquaire?". Ca a duré cinq minutes.

Quoi faire, bordel?
J'ai loupé les coches. Celui de la vocation, celui de l'ambition, celui de l'appât du gain, celui du pragmatisme... Tout ce qui fait qu'à un moment donné on se choisit un boulot pour des tas de raisons jugées valables sur le moment, je suis passé à côté.
Ca me saute à la gueule et je repense à moi petit. Je voulais faire ingénieur. J'avais aucune idée de ce que ça pouvait bien être mais comme c'était ce que mes parents faisaient je me disais que ça devait être bien. En plus comme, déjà à l'époque, je me considérais comme hyper intelligent, je me sentais tout à fait capable de faire des études aussi brillantes qu'eux. J'avais envie de pousser le mimétisme jusqu'à aller moi aussi dans l'université américaine où ils s'étaient rencontrés. Un piédestal, tu crois, vraiment?
Et puis bon, l'adolescence, les baffes dans la gueule de la vie, tout ça, l'envie de régler mon pas sur le pas de mon père m'est passée. J'ai même plutôt eu l'envie de marcher dans l'autre sens. Heureusement pour moi, j'ai pas de regrets. Je ne me dis pas "Ah, si je m'étais donné la peine de... Si j'avais bien voulu faire un effort pour... Si j'avais pris le temps de réfléchir un peu à...". Je persiste et signe dans l'idée qu'en ce qui me concerne (et je dis pas que ça devrait être pareil pour tout le monde, ne me faîtes pas dire ce que je n'ai pas dit sinon panpancucul), dans la vie y'a pas que le travail.
Par contre ça m'emmerderait un peu de quitter mon taf pour me retrouver dans la même situation qu'il y a huit ans.
J'ai commencé à bosser parce qu'à l'âge que j'avais ça se faisait quand on n'avait plus l'excuse des études. J'ai continué parce que ça m'a permis de de m'arracher de chez le paternel et de goûter à l'indépendance. J'ai persisté à la faveur d'un changement de service qui m'a ouvert les portes des délices offerts à ceux qui gagnent plus que le SMIC.
"Nan, mais je fais ça quelques mois, t'vois, et après je me trouve un vrai boulot"
C'était il y a huit ans.
Depuis j'ai compris que c'était un vrai boulot. Avec des putains d'inconvénients. Mais aussi des putains d'avantages en fait.
Pas trouvé la motivation pour chercher à côté. Y'a eu tellement de choses plus importantes dans la vie que le boulot que j'ai remis à beaucoup plus tard.
Et maintenant que ça risque de bouger, j'me d'mande.
Quoi faire, bordel?

Sur ce, je vous laisse, j'ai une carrière de chirurgien à mener à bien, et cela passe par une pratique aussi régulière que possible pour ne pas perdre la main. Oui, je me suis offert Trauma Center pour Wii, et si ça vous défrise les poils, sachez que je je vous merde .
Si par hasard vous entendez parler d'un boulot pas chiant, sans expérience particulière requise, sur Paris ou sa banlieue ouest, payé genre 2-3 fois le SMIC (3 ou même plus c'est mieux) et qui laisse énormément de temps libre, ça m'intéresse grave. Si vous êtes vous-même détenteur d'un emploi répondant aux critères, je vous encourage vivement à démissionner pour me laisser votre place, tant il est vrai que de nos jours c'est complètement dépassé de garder toute sa vie le même boulot, alors autant en changer de son propre chef, c'est tellement plus hype.