Ne reculant devant aucun sacrifice dès lors qu'il s'agit d'abonder dans le sens de l'élégance et de la distinction, je me suis offert une nouvelle poubelle pour ma cuisine. Attention, hein, une vraie poubelle de compète, à pédale, chromée et tout, genre si je te dis le prix tu risques de donner dans la réflexion désobligeante. A ce sujet, j'en dis pas plus, je n'ai pas envie de rappeler que je fais encore ce que je veux avec mes sous-sous à moi. Et puis de toutes façons, ça faisait bien longtemps que j'avais décidé de cet achat, on est donc bien loin du compulsif.
Si.

Je n'ai pas honte de le dire, j'avais déjà une poubelle. Le genre qui date d'avant le recyclage, en plastique blanc ordinaire, d'une contenance maousse, puisqu'elle sied aux sacs d'un volume de 50 litres. Pour ne rien vous cacher, il s'agit d'un des rares objets qui me restent du temps chaque jour plus lointain où je partageais gîte, couvert et plus puisqu'affinités avec une jeune femme collant parfaitement à mes goûts du moment.
A l'époque, où, les yeux encore mouillés d'émotion au moindre achat effectué en commun, nous avons investi dans ce réceptacle à ordures de grand volume, il n'était pas encore question de trier ses déchets. Si l'on ajoute à cela le fait que nous cumulions alors les capacités détritogènes de deux adultes en pleine possession de leurs moyens, l'on comprendra aisément qu'une benne aussi imposante se justifiait sans peine. Trois ou quatre jours suffisaient à la remplir et à déclencher la traditionnelle cérémonie du "Chéri, tu penseras à descendre la poubelle?".
Depuis, bien des choses ont changé.

Ce n'est pas pour me vanter, mais à moi tout seul, il se trouve que j'engendre une quantité d'ordures ménagères tout à fait raisonnable. A la vérité, depuis la mise en place du tri sélectif dans ma commune, réussir à remplir une poubelle de 50 litres dans un délai raisonnable a fini par devenir une mission quasi impossible.
Le problème, c'est qu'une fois dégagé de la poubelle habituelle tout ce qui semble digne d'être recyclé, n'y restent en majorité que des déchets organiques. Périssables, donc. Qui deviennent tout pourris, quoi. Et ça, quand on a une grosse poubelle, c'est un tout petit peu embêtant. Parce qu'au bout de 15 jours, les vieilles épluchures de pomme de terre, les peaux d'orange ou les trognons de poire, croyez moi, ça commence à loufer sévère. Genre des fois ça peut même attirer les mouches. Moyen classe, quoi.

Il fallait donc trouver une solution pour assurer une rotation des sacs poubelle plus régulière. Une solution économique eut été de dire stop au tri, mais je suis beaucoup trop respectueux des consignes municipales pour me laisser aller à ce genre d'incivilité. Du coup, je me suis dit que ce serait une vache de chouette idée de diminuer la taille des sacs poubelle, et par voie de conséquence la taille de la poubelle elle-même. Et par la même occasion d'en choisir une un peu stylée, t'as vu.
Sauf que des poubelles qui chient la classe, c'est pas pour dire, mais c'est pas si évident que ça à trouver. Entre le moment où j'ai décidé que le temps du changement était venu pour cet aspect-là de mon équipement domestique et la réalisation du projet, il s'est écoulé plus d'un an. Je vous rassure, je n'ai pas passé l'année écoulée à rechercher une poubelle de remplacement, j'ai quand même réussi à consacrer mon temps et mon cerveau à deux-trois autres trucs.
Et donc avant-hier j'ai fini par trouver.

La recherche, toutes proportions gardées, je rappelle que je réside dans la Far West, mais de la région parisienne seulement, la recherche, donc, fût longue et pénible. En effet, si j'étais fermement décidé ce jour-là à ne regagner mon domicile qu'avec une poubelle sous le bras, je n'en avais pas moins conservé farouchement la volonté de trouver quelque chose qui corresponde parfaitement à mes goûts et mes exigences. C'est donc après avoir écumé l'ensemble des poubelliers potentiels du périmètre, et presque en désespoir de cause, que j'ai atterri au Castorapouêt du coin, peu confiant dans mes chances de succès, pour cause de déceptions passées multiples dans ce lieu de perdition.
Et ben tu m'crois, tu m'crois pas, j'ai trouvé. Dingue, non?
En tout cas, pour une fois, j'avais réussi à atteindre l'objectif qui m'avait servi de prétexte à fuir mon appartement.
Fuir?
Haha, mais oui. Et voilà qui mérite bien une explication, non?
Oui, parce que si la narration de l'achèvement de la quête en lui-même est déjà captivant, sachez que son origine presque accidentelle relève carrément du passionnant.
Voyez plutôt...

Pour peu que le hasard fasse s'accumuler les menus tracas durant une période de leur existence, certains sont facilement tentés de sombrer dans l'auto-victimisation à outrance, poussant le vice jusqu'à s'imaginer visés par quelque sombre malédiction.
N'importe quoi. 'Faut quand même pas exagérer.
Non, moi, et je peux vous dire que je sais de quoi je parle, moi, je suis victime d'une vraie malédiction. Et je ne vous parle pas de mes taquins voisins et de leur propension familiale à faire plus de bruit que la troupe de Flamenco du Conservatoire de Séville un soir de gala, pfuh, ça c'est rien du tout, c'est du normal, du banal, même, ça peut arriver à tout le monde, comme on dit.
Non, moi je vous parle d'une malédiction dont l'existence est statistiquement attestée par une période d'observation de cinq années, c'est-à-dire depuis mon installation dans cet appartement.

Depuis que j'habite ce cossu mais chaleureux F3, il ne s'est jamais écoulé plus de 9 mois sans que soient entrepris dans mon environnement immédiat des travaux pharaoniques et considérablement bruitogènes. Si l'on remonte à mon arrivée en 2002, j'ai eu droit, en vrac, à:
- La restauration et la consolidation de la muraille mutiséculaire sise à 10 mètres de mes fenêtres côté cour,
- Le ravalement de la façade de l'immeuble de gauche,
- La rénovation du pont qui enjambe l'Oise sous mes fenêtres,
- La remise à neuf de l'appartement d'en face,
- Le repavage de la rue,
- Le ravalement de façade de l'immeuble de droite,
- L'aménagement d'un appartement de l'immeuble de droite pour le transformer en salon de beauté prout-prout ma chère,
- La rénovation de l'appartement du dessus,
- Le ravalement de façade de mon immeuble...
Et je suis sûr que j'en oublie.

En ce moment, et au pied de mon immeuble, j'ai droit à la transformation des locaux de l'ancienne presse-librairie qui vient de fermer en une pimpante agence immobilière. Il est vrai qu'avec 3 autres agences immobilières déjà présentes dans un rayon de 30 mètres au pied de mon immeuble, on frôlait la pénurie... Enfin bon, toujours est-il que depuis lundi dernier, un commando d'ouvriers énergiques et motivés s'est attaqué aux locaux à grands coups de marteau-piqueur pneumatique et de perceuse à mèche de 40, avec pour ambition de tout casser pour mieux reconstruire. En tout cas, c'est ce que laissent supposer les bruits cataclysmiques qui s'élèvent du rez-de-chaussée et viennent heurter de plein fouet mes tympans qui n'avaient rien demandé deux étages plus haut.
Pour tout vous dire, je m'y attendais.
Le marchand de journaux ayant fermé ses portes depuis mi-juillet, et son remplacement par une agence immobilière ayant rapidement été officialisé, je me doutais que des travaux seraient entrepris pour aménager les locaux pour leurs nouvelles fonctions.
Par contre, je ne me doutais pas que les gars mettraient autant de vigueur dans leurs travaux...

Mardi matin, je fûs donc réveillé par les doux hurlements de deux perceuses à percussion, modèle "Quand je veux je perce deux mètres de béton avec ma bécane" à en juger par le bruit qu'elles engendraient. Si tu veux, ça avait beau se passer au pied de l'immeuble, c'était comme si on s'était amusé à percer le mur porteur au creux de mon oreille. Le truc carrément intenable. En gros il fallait que je m'arrache.
Qu'à cela ne tienne, j'ai enfilé vite fait quelques nippes et m'en suis allé chez Jean-Pierre me décoller les paupières à coups de cafés au comptoir, avec pour ambition de trouver quelque activité extérieure me permettant d'échapper au tumulte en cours dans mon immeuble.
J'ai commencé par une bonne grosse session rollers, qui pour décrassante qu'elle fût, n'en constitua pas moins un excellent prélude à la sieste réparatrice. Sauf qu'une fois rentré chez moi, il me fallut bien vite réaliser que le repos du rider devait être remis à plus tard. Z'étaient toujours en train de tout démolir...

C'est alors que, les neurones légèrement en berne, j'eus la lumineuse idée de partir en quête d'une nouvelle poubelle. N'en étant pas à mon coup d'essai pour cette recherche particulière, je comptais bien y perdre un temps considérable, et estimais même mes chances de réussite à une sur dix. Pas grave, l'essentiel était de tuer le temps en attendant que les ouvriers rentrent chez eux.
Et puis voilà, t'as vu, finalement j'ai réussi à trouver. Et c'est cool. Parce que l'inconvénient de la technique du "Partir en quête d'un improbable objet pour éviter d'être chez soi", c'est que neuf fois sur dix tu reviens bredouille. Même si l'objectif de base c'est de faire passer les heures pour les faire passer, mine de rien c'est quand même frustrant de finir les mains vides.
Que là, non.
Et ça c'est bien.
Ahum.
Voilà.
J'ai fini mon histoire.
C'était bien, hein?

Là-dessus, je vous laisse, je dois réfléchir à la question fondamentale de savoir ce qui est prioritaire: acheter un grille-pain ou remplacer ma table à repasser bancale? Dans les deux cas, ça fait deux ans que je me dis qu'il faudrait que je me décide, mais j'hésite encore.
C'est compliqué la vie.

P.S.: Je ne vous ai pas raconté comment j'ai nettoyé la grande poubelle blanche en plastique pour en faire ma poubelle à recyclage, j'avais peur que ça soit trop d'émotions pour vous. Sachez simplement que les sacs "spécial-recyclage" que nous fournit la ville font pile-poil 50 litres et s'adaptent donc parfaitement à cette poubelle. Vous avez le droit de pleurer de joie.