Alors que le charmant bambin qui loge au-dessus de chez moi entame son traditionnel concerto pour hurlements du milieu de la nuit, je ne peux m'empêcher d'avoir une pensée pour mes nombreux amis fonctionnaires enseignants de l'Education Nationale pour qui ce sera dans quelques heures la rentrée et le moment tant redouté de faire connaissance avec la fournée de mioches de cette année. Oh, bien sûr, l'affreux moutard qui s'égosille en ce moment pour mon plus grand bonheur auditif est encore loin d'avoir l'âge d'aller à l'école, sans doute n'y mettra-t-il les pieds que d'ici deux bonnes années, mais enfin, vu l'éducation que lui dispensent ses parents, on est en droit de se dire que ça promet.
Finalement, la principale nuisance sonore que j'ai à subir, c'est lui. Parce qu'il crie. Tout le temps. Quand il est content. Quand il est pas content. Quand il est là. Ouais, tout le temps, c'est bien ça. Je ne prétends pas me poser en grand professionnel de l'éducation des enfants, et pour cause, j'en ai pas, m'enfin bon, il me semble qu'à partir du moment où un môme marche, il est aussi capable de comprendre quand on l'invite à fermer sa gueule. Le truc c'est que manifestement, dans le cas présent, papa et maman n'ont pas l'air disposés à prier leur petit prince adoré de la mettre en veilleuse. Et c'est regrettable. Parce que s'ils n'arrivent pas maintenant à s'essayer à un peu d'autorité sur cette petite chose si mignonne qui leur ressemble en plus petit, quelque chose me dit que d'ici quelques années, quand il essaieront de serrer un peu la vis à un adolescent un peu turbulent, ils récolteront le juste fruit de ce qu'ils sèment aujourd'hui. A savoir peau d'balle. Et ce sera bien fait pour leur gueule.
Mais bien dommage pour la Société.

En attendant que la petite peste hurlante ne grandisse pour devenir ce qui se fera de pire en matière de Rebelz wizaoute eu cause décérebré, je suis pour l'instant le seul à le subir en trouvant ça pas tout à fait acceptable. Parce que ses géniteurs semblent avoir décidé de la jouer "Ah ben oui, mais bon, c'est comme ça, qu'est-ce qu'on peut y faire?". A la base, honnêtement, je m'en fous, tant que ça ne me concerne pas. Sauf que les ambiances sonores de tremblement de terre quand l'affreux se met à courir comme un dératé à travers l'appart', je dis non.
A la base, j'ai plutôt une tendance exagérée à avoir foi en l'être humain. Quand je dis exagérée, c'est par exemple quand je pars du principe que lorsqu'un voisin se montre bruyant il saura en prendre conscience sans que je me manifeste et adapter son comportement de lui-même pour se faire plus discret. T'as vu, j'y crois fort, hein? C'est dire si le boucan occasionné par le godzilla miniature du dessus a pu atteindre des proportions apocalyptiques: carrément, je suis monté pour me plaindre. Et ouais. Non, mais ho, hé. Attends, au bout d'un moment, ça va bien, hein (Je fais bien le voisin furax, non?).
La première fois que je suis monté, c'était en pleine journée, là où on est supposé être un peu plus tolérant, mais crois-moi j'étais au top level niveau credibility: on devait être au milieu de l'après-midi et j'essayais de dormir entre deux nuits de travail particulièrement ambiancées stress. Quand un bruit comparable à celui d'une armée grecque partant à l'assaut de quelque forteresse troyenne m'a réveillé, je n'ai pas pu m'empêcher d'en concevoir une certaine aigreur, suffisamment concentrée pour me faire me lever et me saper approximativement avant de monter sonner, les doigts mus par l'irrésistible force du "samerlapute, c'est pas bientôt fini, non?" intérieur.

Moi je suis poli et gentil, j'y peux rien, c'est la faute de mes parents. Du coup, quand bien même mon cerveau reptilien me commandait de défoncer la porte si nécessaire pour me saisir du gamin et le jeter à travers la fenêtre (de préférence fermée), je me suis contenté, avec une gueule de déterré certainement plus que convaincainte, de demander à ce que "s'il vous plaît j'essaye de dormir je rebosse ce soir, est-ce que y'aurait moyen qu'il arrête de courir partout s'il te plaît pasqu'on entend tout en-dessous merci". Pour le coup, ça a environ marché, au moins le temps que je puisse me rendormir.
La logique aurait exigé que, conscients qu'en pleine journée cela me dérangeait et que par voie de conséquence en soirée il en allait forcément de même, mes voisins adaptassent en fonction de cela leurs exigences de calme vis-à-vis de leur turbulent garçonnet, et ce quelle que soit l'heure. Oui mais non. Car la logique et mes voisins ne font pas partie du même univers. Chacun ignore l'existence de l'autre et est très content comme ça. J'ai donc eu à remonter, pour le même motif, mais à une heure autrement plus incongrue s'agissant de ce type de tapage: 22h30, et le mouflet qui s'amusait à courir un 3000 mètres steeple entre sa chambre et le salon. Le tout en criant, ça va de soi. Normal. Du moins il faut croire, puisque jusqu'à ce que je monte cela ne semblait déranger personne.
Encore une fois je m'étais déplacé animé par une farouche envie d'insulter au-delà de l'humainement supportable les père et mère de mes voisins, non sans leur avoir au préalable expliqué qu'il constituaient à eux trois le pire fléau que la Terre ait jamais porté. Et pourtant, une fois la porte ouverte, la bienséance incorruptible qui me tapisse l'intérieur du surmoi a pris le dessus et n'a consenti à me laisser manifester ma désapprobation qu'au travers d'un "Nan mais là il faut qu'il arrête, là" vaguement ferme, mais surtout ultra-mesuré de par sa politesse. C'est alors que, pendant que je faisais sobrement part de ma réprobation à son père, l'horripilant gnome a surgi...

Voyant que son père, comme à son habitude, s'efforçait de me noyer sous un océan de molles expressions empreintes d'impuissance et de fatalisme, je décidai, puisque l'occasion m'en était donnée, de m'adresser directement au responsable direct de mon exaspération. Partant du principe que les enfants sont tout sauf des gogols, et qu'ils comprennent très bien ce qu'on leur dit en leur parlant avec des mots d'adultes, j'entrepris de lui expliquer ce que j'attendais de lui en des termes tels que "Il ne faut pas que tu coures comme ça, ça fait du bruit tu sais, et ça me dérange", "Si tu veux courir, fais-le avec ton papa, dehors, mais pas dans la maison", ou encore "Ne crie pas comme ça tout le temps pour rien, ce n'est pas agréable, pour moi, mais aussi pour ton papa et ta maman, tu sais?".
Une fois mon mini-laïus terminé, il n'a pas décroché ses yeux des miens. Il a laissé passer deux secondes puis il m'a ri au nez avant de se barrer en courant et en rigolant dans le salon.
P'tit con.
Et là, le père qui me sort un truc du genre "Ah ben oui, mais c'est ça le problème, c'est qu'il veut pas écouter...". Franchement, j'en suis resté baba, même pas eu le réflexe de lui dire qu'il fallait peut-être qu'il trouve une solution à ce problème-là en priorité. Au bout de quelques secondes le lardon rigolard s'est repointé, et alors que je me remettais toujours pas de l'invraisemblable enchaînement auquel je venais d'assister, son père a fini par s'adresser à lui. Comme ça: "Il faut pas que tu fasses des bêtises, sinon le monsieur il va venir te taper...".
Je rappelle, pour mémoire, que le père du machin, ce n'est pas moi, mais le type qui vient de lui dire que s'il ne se tenait pas à carreau, c'est moi, Thomas, le méchant monsieur, qui viendrait personnellement le tabasser pour lui apprendre la vie. Tout va bien. C'est normal.
Et encore plus normal, le môme qui se rebarre en courant et toujours en rigolant dans le salon.
Evidemment, en assistant à ça, comment veux-tu que le moindre espoir soit permis? Ca m'a tellement scotché que je n'ai même pas réagi, et pour tout dire je ne sais même plus ce qui s'est passé entre ce moment-là et celui où j'ai refermé la porte de chez moi après être redescendu.
Hallucinant.
Et ceux qui ont des gosses, ce sont eux...

J'ai des amis qui ont des gosses. Ils le disent tous. Entre ce que tu imaginais pouvoir instaurer comme règles, comme discipline, ou tout simplement comme éducation, et ce que tu arrives à faire dans la réalité, il y a un monde. D'accord, je veux bien. N'empêche que là, ça dépasse l'entendement. Pour ce qui est de mes potes, s'ils sont loin de pouvoir prétendre mener leurs enfants à la baguette, au moins, on sent qu'ils maîtrisent un minimum leur affaire et qu'en tout cas ce n'est pas du grand n'importe quoi tout à l'impro. Pour ce qui est de mes voisins, je suis désolé, j'ai beau ne pas être parent, je l'affirme, ils sont carrément en freestyle. Etre parents, ils sont partis sans avoir la moindre idée de ce que ça pouvait signifier et ils sont complètement dépassés, c'est clair.
Franchement pour qu'un père en soit réduit à brandir son voisin aux allures de beatnik en guise de menace pour essayer de faire montre d'un peu d'autorité... Ca en dit long sur la foi qu'il a en ses capacités à s'en sortir tout seul. Enfin bon, à la limite, allez, je veux bien jouer les ogres de service, mais bon, vu la réaction du mioche à la redoutable menace que je peux constituer, on peut partir du principe que cette stratégie ne sera sans doute pas payante. Après il faut espérer qu'elle ne sera pas à l'avenir remplacée par celle de la baffe dans la tronche si tu mouftes, ou rien que si tu me gonfles.
Oui parce que ça se fait encore. Et sans honte aucune, en plus.

Tout à l'heure, alors que j'arpentais à bon rythme le parcours moutonnier de l'Alinéa pas loin de chez moi, j'ai eu l'occasion de croiser un bon gros connard dont on se demande ce qui a bien pu le pousser un jour à faire des gosses. Je dis ça parce que, pour une raison que j'ignore mais de toutes façons injustifiée, il était vénère plus-plus-plus contre son gamin, un garçon de 7-8 ans maxi, et le lui signifiait à grands coups de claques puissantes et répétées sur l'arrière du crâne. Si j'ai bien tout compris, la raison number one pour laquelle il lui collait des beignes, c'est qu'il chialait. Quoi de mieux pour lui faire retrouver le moral qu'une bonne série de mandales, hum, c'est logique, non? La raison number two, c'est qu'en plus son fils avait l'outrecuidance de ralentir l'allure dès lors qu'il se prenait des coups, ce qui est tout à fait illogique, puisque les coups allaient dans le sens de la marche. Bref tout ça, agrémenté de commentaires affectueux du type "Mais j'vais l'défoncer çui-là, j'vais l'défoncer...". Il faut dire que malgré son jeune âge, le fils faisait montre face à son père d'une capacité de résistance passive quasi admirable. Sans ouvrir la bouche, rien qu'à sa façon de marcher, on sentait bien qu'il lui disait un truc du genre "Vas-y, cogne, j'en ai rien à foutre, je sais que c'est moi qui ai raison, et toi qui as tort."
Au bout d'un moment, quand même, la mère, et la grand-mère du gosse on fini par réagir. Avec un peu de chance pour lui, dans pas trop loin ses parents se sépareront et il restera avec sa mère. En attendant le mal est sûrement déjà fait. Et j'ai repensé à mes copines et copains profs d'école, de lycée... Comment tu fais, quand tu dois passer derrière des parents pareils? Comment veux-tu que ce gosse accepte que l'autorité n'est pas forcément quelque chose qui doit lui nuire?

Ouaip, souvent, trop peut-être, en voyant passer des familles anonymes sous mes yeux, je me dis qu'être parent c'est compliqué, et que bien des gens qui le sont ne savent pas le faire correctement. Sans doute le vestige d'une certitude passée. Pendant une assez longue période de ma vie j'ai été persuadé que moi je saurais. C'était carrément un objectif, il fallait que j'y arrive. J'avais décidé ça à la séparation de mes parents. Je vous passe les détails, mais en gros dans ma tête, je suis arrivé à un raisonnement du type "Puisque la famille dans laquelle j'ai grandi est toute pourrie, je vais en fonder une, et tu vas voir qu'elle va cartonner".
Le pire, c'est que j'y ai cru longtemps. Beaucoup trop longtemps. Au point de parasiter mon rapport aux autres (surtout aux autres avec des nichons, en fait). Bref, aujourd'hui je me rends compte que je ne suis pas mieux armé ou instruit qu'un autre pour réussir à fonder une famille. A la limite c'est plutôt le contraire, si l'on s'en tient au seul exemple que je connais bien, celui de mes parents. Donc bon, finis les plans sur la comète, et franchement, c'est pas plus mal, au bout du compte: vu d'un oeil de célibataire, toute cette histoire de femme aimante, d'enfants, de pavillon, de chien et de monospace, c'est quand même un poil flippant en vrai. Dit-il du haut de la somme de réflexion accumulée par son cerveau logique et cartésien.
N'empêche que bon. Les restes ont la vie dure. Puisque de mon point de vue l'univers gravite autour de moi, quand je croise tous ces parents hors-course, du plus incompétent (mes voisins du dessus) au plus dangereux (le connard de l'Alinéa), je ne peux pas m'empêcher de ressentir ce truc bizarre. Je sais pas si c'est ce qu'on appelle l'envie, au sens biblique du terme, ou une forme de jalousie mais... Putain pourquoi est-ce que des gros nazes comme eux y sont arrivés alors que moi qui serais capable de faire mille fois mieux je reste seul avec mes aptitudes exceptionnelles sur l'oreille sans être sûr de pouvoir les fumer plus tard?
Je sais bien que c'est con.
Mais bon.
On ne pas être QUE raisonnable et réfléchi.

Après tout, ce qui pousse les gros nazes à se reproduire sans se poser la question de savoir s'ils sont capables d'en assumer les conséquences, c'est peut-être uniquement un instinct primaire et basique de reproduction, de perpétuation des gènes coûte que coûte. Et cet instinct-là, pas de raison qu'il ne soit pas en moi aussi. Alors qu'à ma façon à moi, je serais peut-être aussi un mauvais père, va savoir...
Allez, stop.
Après avoir passé des années à me persuader que je serais le meilleur père que la galaxie ait jamais connu, juste parce que je l'avais décidé, je ne vais pas basculer dans l'excès inverse et partir du principe que je suis incapable d'élever des gosses sans en faire des traumatisés de la vie.
J'en sais rien.
Et puis de toutes façons, avant de penser enfants, il faut penser mère. Et avant de penser mère, il faut penser meuf. Et avant de penser meuf, il faut penser trouver la meuf. Et avant de penser trouver la meuf, il faut penser...
...
...
Arrêter de penser peut-être?
De toutes façons, ça devient chiant, là, faîtes moi penser que les grandes considérations pseudo-psychologico-métaphysiques ça me réussit pas trop et que c'est mieux quand je raconte pourquoi les grille-pain chromés ça roxe mille fois plus que ceux en plastique bête, même coloré.
Pour en finir, quand même, avec cette histoire d'enfants-parents, tout ça, on m'a conseillé il y a peu de lire un bouquin intitulé No Kid. Y sont énumérées et argumentées 40 bonnes raisons de ne pas avoir d'enfant. Là où le discours perd un peu en force, c'est quand on apprend que l'auteure de ce supposé brûlot est elle-même mère de deux gamins. Hachement cohérent. Tout ça pour pouvoir toucher plus d'allocs, non vraiment madame Maier, ce n'est pas très joli.

Là-dessus, je vous laisse, France 5 diffuse une série résolument fascinante sur une harde de suricates d'Afrique Australe, je m'en voudrais de louper le premier épisode. Surtout qu'il y en a treize.
La vie, ça se crame, ou ça ne se vit pas.