Au sein de la ramification tentaculaire de multinationale où j'exerce vaillamment ma profession, il est de tradition d'offrir à l'ensemble des employés une prime de saison au sortir de l'été. Oui, car l'activité est sujette à de fortes variations saisonnières. Pour faire simple, l'été, c'est le moment où l'on en bave le plus. Tel César prenant soin de tirer l'oreille de ses plus fidèles légionnaires après une rude campagne, notre hiérarchie nous octroie un petit surcroît de caillasse pour services rendus à l'entreprise. Bien sûr, vu l'échelle de la boîte, parmi le personnel, on trouve de tout, aussi bien des super-saiyan bourreaux de travail dans mon genre que des tire-au-flanc notoires qui ne font que mollement passer le temps en attendant la retraite d'ici une trentaine d'années. Du coup, tout le monde n'a pas le droit à la même quantité de pognon.

Alors moi, le système des primes, déjà, à la base, je trouve ça débile. Pas que je n'aime pas l'argent, au contraire, si une PS3 échoue un jour dans mon salon, ce sera bien grâce à la sueur de mon front, mais ce côté princier "Allez, tu l'as bien mérité mon petit, va donc t'acheter des friandises", ça me choque un peu. Si je bosse bien, c'est à l'année, file-moi donc une augmentation plutôt qu'un nonos à ronger, au moins ça comptera pour ma retraite future... Enfin bon, à force de voir ça se perpétuer d'année en année et de constater que tout le monde est d'accord avec cette tradition imbécile (et en premier lieu les syndicats), je m'y suis fait. A base de "C'est comme ça, c'est comme ça, on n'y peut rien changer, et puisqu'on me le donne ce fric, je vais le prendre...".  Et comme dans l'ensemble, je fais plutôt partie de la bande de ceux qui touchent le plus, je n'ai pas pour habitude de râler plus que ça.

Jusqu'ici, en ce qui me concerne, ça se passait plutôt comme ça: on me filait mon papier avec le montant et on me mettait une bonne claque dans le dos en me disant que "Haha, t'as bien bossé encore cet été, on a voulu te le faire savoir à travers cette prime. Bon, c'est vrai, y'a peut-être machin ou machine qui ont eu un plus cette année, mais honnêtement, ils se sont vraiment arrachés cette fois-ci. Alors, heureux?". Là-dessus, je répondais que bien sûr, plus de fric, j'étais toujours preneur, mais que bon, je restais dans l'idée que ce système de primes ne restait qu'une façon primaire et malhabile de masquer une posture à base de carotte et de bâton. A quoi mon supérieur hiérarchique dispenseur de bonnes nouvelles répondait que oui, bien sûr, mais bon, qu'est-ce que tu veux, c'est comme ça, c'est comme ça, hein.

Cette année, la grande nouveauté, c'est le mode de calcul d'attribution des primes. Oui, calcul, car en raison des plaintes récurrentes des syndicats quant à une éventuelle attribution à la tête du client ou fonction d'affinités étrangères à la qualité du travail effectué, et dans un souci de la direction d'homogénéiser les modalités d'attribution, une liste de critères objectifs a été imposée aux différents chefs de services pour leur permettre d'effectuer ce calcul. Là où ça devient follement amusant, c'est que les critères sont au nombre de quatre, et que chacun d'entre eux est sujet à une notation sur une échelle de zéro à dix. Et alors là, attention, la direction a été très claire: interdiction formelle de parler de "notes", il convient de se référer à un système de "notation", nuance. Savoureux, non?

Vendredi dernier, comme d'habitude, je me suis donc retrouvé face à un représentant de ma hiérarchie. Quand il m'a appelé en me demandant si j'avais 5 minutes, je savais que c'était pour me remettre mon papelard et me donner le montant de ma prime, mais je n'avais aucune idée du fait que son attribution était désormais soumise à la procédure décrite plus haut. Alors attention, hein, je le précise, mes notes notations sont excellentes, j'ai deux huit sur dix et deux neuf sur dix, tu feras gaffe. Et bien vous allez rire, je ne l'ai même pas bien pris. Allez savoir pourquoi, après bientôt neuf ans de boîte, et alors que je vais avoir trente-deux ans dans quelques semaines, je n'ai pas pu m'empêcher de très mal prendre le fait de me voir remettre un putain de carnet de notes par mon employeur.

Des notes sur dix... Et pourquoi pas un système de gommettes de couleurs? Ou des petits smileys? Vexant, condescendant, humiliant, infantilisant, on ne sait que choisir parmi les mots qui pourraient permettre de qualifier cette pratique manageriale à la pertinence d'une d'une pédagogie des années 1900. Evidemment, je suis supposé m'estimer heureux eu égard à mes très bonnes notes, n'est-ce pas? Sauf que le système est implacable: chaque point vaut 20 euros (bruts, ça va de soi): avec mes deux huit et mes deux neufs, il me manque donc six points pour arriver à la note parfaite. Soit cent vingt euros. Obligatoirement, il a fallu trouver une explication valable. Oups, pardon, il a fallu relever des axes d'amélioration.

"Bavarde trop en classe", "Doit faire des efforts s'il veut s'améliorer", "Peut mieux faire", vous vous souvenez de ces petites remarques assassines des profs sur les bulletins trimestriels? Et ben c'est la même chose. Moi comme observations des professeurs Axes d'amélioration principaux relevés, j'ai eu ça:
- Manque de souplesse dans la planification
- Plus de disponibilité pour les remplacement
La faute d'orthographe n'est pas de moi, je le précise.
Je précise également, pour avoir demandé des éclaircissements à mes supérieurs hiérarchiques, que les axes relevés ne reposent sur rien de concret et servent juste de prétexte à ne pas me coller des dix sur dix, note qui, dixit mon chef de service citant la direction,  "ne peut être obtenue que si on marche sur l'eau". Un peu comme le vingt sur vingt en philo, quoi. Techniquement, ça existe, mais tu ne l'auras jamais. Ah oui, tiens, du coup, ça veut dire que la prime maximale théorique, tu l'auras jamais non plus, tiens!

Mort aux cons.

Pas moins.

Si mes démons la ramènent même au boulot, ça ne m'amuse plus.

J'ai grandi, je me suis construit avec la hantise permanente de l'évaluation, du jugement. J'étais un excellent élève, et pourtant je ne garde aucun souvenir d'avoir été félicité par mes parents pour ça. Je me souviens de bulletins de notes remarquables qui n'engendraient aucune espèce de satisfaction de leur part. Je me souviens aussi que la moindre petite défaillance, comme une matière qui voyait sa moyenne descendre à quatorze au lieu du seize habituel, c'était le drame. Qu'est-ce qui s'était passé? Pourquoi? Comment faire pour que cela ne se reproduise pas? Pas la catastrophe, mais l'inquiétude, l'angoisse. Etre le meilleur ne suffisait même pas. C'était juste normal. Quand tu es le meilleur mais que tout ce que tu entends c'est que tu pourrais faire mieux, ça vrille un peu le regard que tu portes sur toi-même. Des années après, je n'en suis toujours pas sorti.

Je veux juste un peu de reconnaissance, parce qu'un trou s'est creusé en moi que je n'ai pas su combler tout seul. Je n'ai jamais compté que sur les autres, sur leur regard, sur leurs mots pour me donner ce qui me manquait. Et dans cette histoire, j'ai oublié d'apprendre à poser sur moi un regard positif. "J'ai de la chance de t'avoir, parce que tu vaux le coup", ce sont ces mots que je recherche. J'imagine que si je savais me les adresser à moi-même, le monde m'apparaîtrait sous un jour différent. En attendant ça, je constate qu'il en faut peu pour me mettre à vif.

"Au bout d'un moment, qu'est-ce que t'en as à foutre?". Certes il sont rugueux ces mots de mon ex-colocataire préférée après que je lui eusse fait part de ma colère suite à cette histoire de primes à base de notes sur dix, mais finalement, elle n'a peut-être pas tort. Système de merde établi par des connards, pas la peine de rentrer dans leur jeu. Simple et limpide. Bon, après ça, en guevariste exaltée elle s'est lancée dans un encouragement à la Révolution Populaire en entreprise, mais bon, là, ça me paraît un peu plus tendu. En tout cas, ce qui l'a frappée, c'est que je prenne à ce point à cœur les axes de progression en carton qui ont été relevés pour moi. C'est vrai que je l'ai mal pris. Parce que c'est rien que des menteries. Et que du coup, c'est même pas juste. Mais c'est vrai qu'il ne faut pas que ça me touche. C'est rien que des connards. Et je les emmerde. Si on commence à se laisser pourrir l'existence par les cons, on n'est pas sorti.

De toutes façons, c'était une semaine de merde, ça devait être écrit, et puis c'est tout. Tenez, deux jours plus tôt, j'étais allé chez le coiffeur, si c'est pas une preuve, ça? Alors que tout allait bien, mes cheveux continuaient allègrement de pousser et les nœuds de se former, je ne sais pas ce qui m'a pris, je me suis dit que ce serait bien de rafraîchir tout ça. En fait, ce qui me gênait, c'est qu'avec un bandeau ou un foulard, pas de problème, j'étais beau comme un dieu, mais qu'une fois mes cheveux détachés, ça ne ressemblait plus à grand-chose. Je me disais qu'il faudrait juste couper un chouia pour que ça ait une forme acceptable, quoi. Ca et désépaissir un peu, surtout derrière. Sauf que, comme évoqué un peu plus haut, j'avais quelques nœuds dans les cheveux. C'est-à-dire qu'à force de ne pas les avoir coiffés pendant un an, forcément, c'était un peu le bordel. Allez, j'avoue, secrètement, j'aurais bien aimé me faire une coupe à Bob Marley, mais bon, avec mes cheveux raides, c'était pas encore ça... Mais une forme de début!

N'étant pas de nature cruelle, je me voyais mal me pointer chez le coupe-tifs avec un paquet de nœuds pareil, je me suis dont infligé une séance de torture d'une bonne matinée pour tout démêler. Je ne vous raconte pas la souffrance (oui, je suis un peu douillet des cheveux). Et la barre de rire une fois terminé. C'te tronche! Je regrette maintenant de n'avoir pas eu la présence d'esprit de prendre des photos, tiens. On aurait dit un Ramones! Enfin bref, une dégaine improbable au possible me confortant dans l'idée qu'il était juste indispensable de faire quelque chose. Deux jours et un masque nutritif plus tard, je me suis pointé dans un salon prout-prout-branchouille de mon bled, avec une coupe qui avait évolué wave façon fils de président de République Française, m'voyez, mais en brun. La coiffeuse m'a dit "On fait quoi?". Je lui ai répondu "Je sais pas, je comptais un peu sur vous pour savoir en fait".

Quarante minutes plus tard, elle donnait le dernier coup de sèche-cheveux, après avoir abondamment raccourci et effilé ma tignasse. Et franchement, en regardant dans le miroir, je me suis sincèrement dit "Ouah, la classe!". Et puis je suis rentré chez moi. Ca m'a pris trois minutes, maxi. Et devant mon miroir à moi, je me suis dit "Ouo putain d'merde!". C'est à dire que brutalement, je me suis rendu compte que j'avais une coupe à mi-chemin entre celles d'Anton Chigurh et d'Adolfo Pirelli (respectivement No Country Fol Old Men et Sweeney Todd, si les noms ne vous disent rien). Un de ces putain de vieux carrés des familles, je ne vous dis que ça. Dé-goû-té. Ca va faire cinq jours, je ne m'en suis toujours pas remis. Je pense que j'arrêterai de mettre des chapeaux, des bandeaux et des casquettes vers la fin du printemps. Comme quoi, hein, c'était bien une semaine de merde.

Là-dessus, je vous laisse, je dois laisser un petit peu de place à quelqu'un. En effet, après avoir décidé de petit-suissider son site internet, une fidèle lectrice m'a dit être sujette à de graves crises de manque et très mal vivre son nouveau statut de S.B.F. (Sans Blog Fixe). N'étant pas du genre à laisser les gens dans le dénuement, la Direction Générale de la holding Chimineks.net International a décidé de lui ouvrir ses portes, le temps qu'elle se trouve un nouveau chez elle. Vous êtes bien entendu chaudement appelés à lui réserver le plus glacial des accueils, en ne manquant pas de lui rappeler que je suis meilleur qu'elle en tout.