Ce n'est pas pour me la raconter, mais dans l'ensemble, j'ai toujours eu une santé de fer. Physiquement, à défaut de proportions propres à rendre folles les gonzesses, j'ai au moins hérité d'une structure interne solide et de défenses immunitaires vigoureuses. C'est bien simple, je ne suis jamais malade. Pour m'accorder un peu de répit le temps d'un arrêt-maladie bien mérité, le seul truc que j'ai trouvé sur les neuf dernières années, c'est de me fracasser la tête humérale en faisant le con au ski.  Au point qu'il devienne normal de se demander dans quel mesure ce métabolisme hors du commun n'était pas voué à aller de pair avec un destin lui aussi extraordinaire. Jusques hier soir.

Je me suis cassé une dent.

Non, ce n'était pas dans le cadre de quelque bagarre de rue ayant pour objet la réparation de mon honneur bafoué. Non, je ne me suis pas mangé une rèche d'anthologie en rollers en tentant un backloop en sortie de slide sur la rambarde des escaliers de Montmartre. Non, je n'ai pas essayé d'ouvrir ma cannette de Kro avec les dents en regardant la coupe de l'UEFA. C'est beaucoup plus grave. Et moins glorieux. Inquiétant, en tout cas. Figurez-vous que c'est en croquant dans un nem industriel réchauffé au micro-ondes qu'un bout de ma molaire à décidé qu'il était temps pour lui d'en finir avec l'existence trop casanière qu'il avait menée jusqu'alors dans les tréfonds reculés de ma bouche.

Réchauffé au micro-ondes, bordel! Après avoir passé l'après-midi à attendre sur un lit de riz trop cuit dans un morne plateau-repas d'entrée de gamme! C'est vous dire la consistance du nem! Je me suis bousillé une dent en mastiquant un truc à peine plus croquant qu'une pomme de terre trop cuite... Alors attention, hein, qu'on ne se méprenne pas, ce n'est pas moi qui ai composé ce menu de rêve. Ce genre de bombance gastronomique m'est généreusement offert par mon employeur lorsque, comme hier soir, je passe ma nuit à Gennevilliers-Plage pour y justifier mon indécent salaire. En tout cas, il y a des signes qui ne trompent pas: pour se désagréger dans un contexte pareil, ma ratiche est probablement complètement pourrie. Ca promet.

J'aime pas aller chez le dentiste. D'ailleurs je n'y vais pas. Sans blague. Je ne me souviens même plus de la dernière fois où je m'y suis astreint, je ne saurais pas dire si c'était il y a cinq, dix ou quinze ans. C'est dire si l'incident d'hier soir me contrarie. Pas que ça me fasse mal, à moins d'aller tâter du doigt, oué, homme ha, houh au hond he ha houhe, hu hois, h'est hà h'il hanhe un hout, je ne ressens aucune espèce de douleur. Mais je suis sûr et certain que je ne peux pas rester comme ça. Et qu'à un moment donné quelqu'un avec un masque hygiénique va me dire "Bon, ben, faut mettre une couronne, hein", ou "Bon, ben, 'faut l'extraire, hein". Et à ce moment-là, la douleur, ça va donner. Déjà que la roulette je vivais ça comme la pire torture au monde...

De mon père, j'ai hérité de cette haute stature qui impose le respect. De ma mère, j'ai hérité de ce teint mat qui les rend toutes folles. Cette chevelure foisonnante me mettant à jamais à l'abri de la calvitie me vient du côté paternel. Ces yeux noirs qui donnent à mon regard force et mystère sont l'apanage du côté maternel de la famille. Et ainsi de suite: je ne me suis jamais posé la question de savoir si j'étais adopté ou le fils du facteur, le doute n'est pas permis, je suis bien le fils de mon père et de ma mère, mon physique ne ment pas.

Pour ce qui est de la dentition, je n'ai jamais bien su de qui je tenais. Mon père a des chicots de belle taille à l'ordonnancement approximatif, tandis que ma mère a de toutes petites quenottes à l'alignement aussi impeccable que naturel. En ce qui me concerne, je suis pourvu dents de taille moyenne, à la base pas trop en touches de piano (6 petit mois de bagues façon Tchernobyl ont suffi à rectifier le tir), vraiment entre les deux, quoi... Pour ce qui est de la qualité de la marchandise, mes deux parents diffèrent aussi de beaucoup. Ma mère a dû avoir trois caries dans toute sa vie et a toujours l'intégralité de son râtelier d'origine, tandis que mon père a très certainement contribué pour beaucoup à l'imposition sur la fortune de sa redoutable dentiste.

A force de voir revenir le père de chez le dentiste avec le masque de la souffrance mâtinée de résignation, j'en suis venu à me dire que le mieux, finalement, ce serait plutôt de bénéficier d'une qualité de mâchoire façon dents de la mère. Et jusque là, ça ne se passait pas trop mal. Quelques caries à l'adolescence, mais sans plus, jamais mal aux dents, même pas peur de croquer dans un magnum glacé tout en sirotant un café brûlant, tout se passait pour le mieux. A mesure que le temps passait, je voyais s'éloigner le spectre des chicots moisis et me voyais déjà croquer la vie à pleine dents jusqu'au bout sans craindre de devoir un jour glisser du Polident dans mon caddie... J'espère que ce sera l'exception qui confirme la règle, l'incident de parcours, le petit défaut qui permet de mettre un discret voile sur la perfection.

Là-dessus, je vous laisse, il faut vraiment que je trouve un bon dentiste, je ne tiens pas à me faire charcuter par le premier venu. Si j'ai l'impression de l'avoir choisi ce sera plus facile à vivre.
La suite au prochain épisode, les paris sont ouverts quant au devenir de ma molaire...