Honnêtement, j'avais les foies. Je pensais que ça commencerait par un sermon à peine ma bouche ouverte. Des années et des années sans aller chez le dentiste, j'étais sûr et certain d'avoir un sourire infectieux à faire peur et à rendre grincheux n'importe quel arracheur de dents normalement constitué. Sans compter qu'après ça se poserait le problème de la ratiche pétée. Un bon vieil arrachage à la pince avec force giclures de fluides divers? Quelques séances de torture pour lui sculpter la tronche avant d'y coller une couronne pas royale du tout? En tout cas, de la souffrance encore jamais subie, mais redoutée depuis toujours. Et pourtant, en conduisant vers le cabinet de ma future agonie, j'étais étrangement serein, comme décidé à goûter les derniers instants de paix avant l'exécution de la sentence. Tout ça me paraissait presque irréel...

Et ben en fait, rien du tout. Déjà, la dentiste, recommandée par une mienne collègue, suintait la gentillesse comme j'ai rarement vu ça. L'exact opposé de certains praticiens que j'avais croisé par le passé et qui ne juraient que par le reproche et la menace. Manifestement, le fait que je ne me sois pas fait examiner les gencives depuis des années l'indifférait complètement. Tout ce qui la motivait c'était savoir ce qui n'allait pas, et trouver une solution pour que ça aille. En plus, elle a eu l'art de me dire des choses qui font plaisir. Quand elle a découvert ma dent elle a dit "Mais ça doit vous faire atrocement souffrir!". Et ça, oui, ça m'a fait plaisir, parce que justement non, même pas mal.

Sciée, qu'elle était. Elle m'a expliqué que d'habitude, ce genre de cassure, au bout d'une demi-heure ça engendre une souffrance totalement insupportable pour le commun des mortels, et qu'elle ne voyait pas comment c'était possible que je ne le sente pas. A quoi je lui ai répondu que si, si, je ressentais bien une petite gêne, mais sans plus, quoi. Alors en gros, pour vous expliquer, c'est ma molaire du fond, mais genre tout au fond devant la dent de sagesse, qui a cassé. Un trait de fracture net et précis de haut en bas, légèrement biseauté, et surtout, allant jusqu'à l'intérieur de la gencive. Apparemment c'est ça qui aurait dû être horriblement douloureux. Sauf que moi nan t'as vu. On a l'âme du guerrier ou on ne l'a pas, n'est-ce pas.

Après ça, elle m'a dit que j'avais de très belles dents. Même si je sais que je n'y suis pour rien, que je ne l'ai pas fait exprès, je n'ai pas pu m'empêcher de super bien le prendre. Bon, elle m'a bien trouvé deux petites caries, mais comme elle l'a dit elle-même, des caries rien moins que "minuscules". S'il y en a qui ont besoin de conseils pour le brossage de dents, n'hésitez pas, hein, ça me fera plaisir. Bon, par contre, une fois la phase des compliments passée, il a quand même fallu qu'elle se mette au boulot pour soigner tout ça. Et là, j'ai un peu recommencé à flipper.

Pour commencer, il a fallu enlever le bout de dent pétée, lequel ne tenait en place que parce qu'il était fiché dans la gencive. J'aurais pu vous faire un dessin façon Tonyglandyl, mais apparemment, même schématisé, ça peut faire mal aux dents de voir ça; je sais, j'ai testé sur des collègues. Si ça se trouve, en dépit de ma tolérance surhumaine à la douleur dentaire, ça aurait pu me faire mal, mais comme elle m'a fait une petite anesthésie, je n'ai rien senti. Mais rien de rien. J'ai juste un peu flippé quand j'ai vu la taille du morceau qu'elle a extrait. A base de "Ah ouais, quand même". Ce n'est pas la taille en elle-même ou l'aspect dégueu du truc qui m'aient fait m'inquiéter, mais plutôt les conséquences à venir. Quelque chose me disait qu'il était tout à fait impossible que je reste comme ça, avec ma dent amputée, sans qu'il ne soit nécessaire de rien faire...

Elle a dit "Bon, normalement, dans un cas comme celui-là, la procédure normale c'est d'extraire et de poser un implant". Argh. "Mais bon, moi, d'après mon expérience, dans ce genre de cas, on peut très bien s'en passer la plupart du temps". Ouf... "D'ailleurs, vous, vous avez de très bonnes gencives, ça fait même pas une minute que je l'ai enlevé, et c'est déjà pratiquement refermé". Yes... "Non, je pense qu'on va laisser passer deux trois mois, le temps que ça cicatrise, et puis après ça on fera une petite reconstitution en plombage, ça sert à rien de vous mettre un implant qui sera de toutes façon moins bien que ce que vous avez déjà, et puis bon, vu qu'elle est tout au fond, l'aspect visuel on s'en fout.". Rhâââ-Lovely. "Bon, je vais juste nettoyer un peu tout ça, mettre un pansement qui tiendra le temps qu'il tiendra, et on se revoit dans deux mois pour finir le boulot". Alors juste au cas où vous ne l'auriez pas compris, ma nouvelle dentiste, elle est géniale.

Et ça a continué comme ça tout du long. Pour moi, la roulette, ce sont des souvenirs douloureux, où je disais que "Hi, hi, he hous hure, ha hait hal hoc'heur" et on me répondait que "Mais non, enfin, je vous ai anesthésié, c'est impossible que vous sentiez quelque chose!". Pourtant, si. Et bien là, elle eu beau me ratiboiser le cœur de la meule de la dent moisie à la fraise à percussion, j'ai rien senti. Pareil pour la carie qu'elle ma soignée, c'est comme si elle avait bossé sur un morceau de plâtre dans ma bouche... Je ne vais pas chercher à savoir s'il y a quelques années la douleur était dans ma tête, si les anesthésiants on fait de formidables progrès depuis ou si ma dentiste est plus douée que les autres, je vais me contenter de me dire qu'avec elle, ça se passe super bien. Je la revois dans deux mois pour réparer mon chicot, soigner la deuxième carie, et le premier détartrage de ma vie. Et ben j'ai même pas peur.

Alors la grande question, c'est quand même de savoir comment j'ai pu me casser une dent. Du moins comment cela a pu survenir, alors que, souvenez-vous, j'ai de très belles dents. Il y a une explication. Et elle ne me fait pas particulièrement plaisir. Oh, rien de grave, mais pour quelqu'un comme moi qui aime à voir des symboles et autres signes révélateurs un peu partout, c'est quelque chose d'assez désagréable... Figurez-vous que j'ai les dents fragiles. Non pas qu'elles soient fragiles par nature, mais elles ont été fragilisées avec le temps. Fragilisées parce que je ne positionne pas bien ma mâchoire quand elle est au repos. Normalement, quand on a la bouche fermée, le principe, c'est que les dents ne doivent pas se toucher. Chez moi si.

Je serre les dents. Depuis des années. Si j'avais été auteur, je crois que je n'aurais jamais osé un truc pareil. Trop gros. Passera jamais. Et pourtant, dans la vraie vie, si, ça se peut, ce genre d'écho corporel à ce qu'on peut ressentir à l'intérieur. Une expression pourtant aussi figurée que ça peut se traduire au propre. Belle cohérence, en vérité. Moi qui aime les symboles, je suis servi. Oui, parce que, ce qu'il faut savoir, c'est que quand je parle de ma vie, quand je parle, en gros, des quinze dernières années écoulées et notamment des difficultés auxquelles je me suis heurté et me heurte encore, et de la façon que j'ai de les aborder, l'expression "Pour l'instant je serre les dents, en attendant que ça s'arrange" est une de mes favorites... Ça en serait presque beau, tiens.

Le problème avec mes vraies dents, c'est qu'à force de les avoir trop serrées, trop fragilisées, elle finissent par casser. Alors est-ce qu'à force de serrer les dents au figuré ça peut finir par casser aussi? Franchement, quand je vois mon humeur du moment, quand je vois comment je regarde ma vie ces derniers temps, je me demande. Pas question de forcer le trait ou de trop noircir le tableau, mais en ce moment, c'est dur. Je me dis que pour pouvoir avancer en confiance il faut se sentir fort, mais justement, en ce moment je me sens fragile. Pas cassé, mais quand même fragilisé. Je ne vais pas me mettre à baliser pour rien, mais cette histoire de vraie dent cassée, et surtout le pourquoi de la chose, l'écho que j'y entends... Ça m'interpelle.

Là-dessus je vous laisse, parce que si ma nouvelle dentiste a su me donner des petits trucs pour apprendre à desserrer les dents au propre, de mon côté je n'ai pas encore trouvé comment faire de même au figuré...