Parfois on se pose des questions toutes bêtes, on croit que la réponse est évidente pour tout le monde, et puis finalement non. J'en ai fait l'expérience pas plus tard que la semaine dernière. Afin de me sentir entouré au moment de franchir le cap redoutable de ma trente-deuxième année passée sur Terre, j'ai lancé le dimanche soir une invitation à venir se péter le bide à ma santé à coups de raclette le mardi soir suivant. Oui, c'était un invitation un peu en dernière minute. Du coup je ne m'attendais pas à ce que tout le monde puisse répondre présent. Et pourtant si.

C'est comme ça que je me suis retrouvé mardi matin à me poser la question de la quantité de nourriture à acheter pour une raclette à quatorze. N'ayant chez moi que dix chaises, ce qui est déjà pas mal au regard du nombre d'habitants dans mon foyer, je suis allé en quérir quelques unes supplémentaires chez mon père. Entre lui et sa femme, je me suis dit qu'ils avaient sûrement assez d'expérience de la vie pour me conseiller en ce qui concerne la quantité de pommes de terre à faire cuire pour une tablée aussi conséquente que celle attendue pour le soir-même. Oui, parce qu'en fait, je le confesse volontiers, je n'avais absolument aucune idée de la quantité de patates requise par tête de pipe.

Etant plutôt du genre à trouver les réponses par moi-même, et particulièrement bien adapté au mœurs de notre temps, j'avais commencé par faire une petite recherche Gougueule, à base de "quantité de patates par personne pour une raclette". Chou blanc. J'ai bien tenté la variante avec "pommes de terre" au lieu de "patates", sans plus de succès. Honnêtement, je n'en revenais pas. J'ai trouvé toutes les astuces possibles et imaginables pour faire une raclette sans porc, une raclette végétarienne, une raclette au camembert, et même une raclette sans fromage, mais impossible de trouver combien de patates il me fallait prévoir par convive! A quoi bon cette profusion technologique et cette surabondance d'information si c'est pour ne pas pouvoir y trouver les réponses aux questions les plus fondamentales...

Encore sous le choc de la prise de conscience des limites finalement pas si lointaines de la Société de l'Information, je décidai de m'en remettre au bon vieux savoir de nos anciens. Et il se trouve que les deux premiers que j'ai croisés ce matin-là furent mon père et sa femme.  Pour des gens élevés à la rude comme eux, issus des plus austères campagnes de notre beau pays, ayant passé leur enfance à arracher à la glèbe hostile les quelques tubercules rassis leur permettant d'assurer leur subsistance, je me suis dit que la réponse coulerait de source: "Pour une personne, compter tant de patates". Ou la variante plus scientifique "tant de grammes de patates". A chaque question, sa réponse.

Et bien en fait, pas du tout. Ma question a commencé par les surprendre. "Ah ben oui, tiens, combien que c'est qu'il en faut?". Damn'. Allait-il falloir que je m'en remette à de plus vieux, donc plus sages? Finalement, mon père s'est repris. Il a indiqué que pour lui, il fallait bien compter cinq cents grammes par personne. Un demi-kilo, oui. Alors d'instinct, comme ça, à l'évocation du mot "kilo" (même "demi") accolé à "par personne", je me suis un peu raidi. Ca me paraissait quand même beaucoup. Quand même. D'ailleurs sa compagne a elle aussi jugé que ça faisait un peu trop. Pour elle, il fallait compter plutôt trois cents grammes. S'en est suivi un long débat pour déterminer lequel des deux avait raison, débat un peu surréaliste puisqu'on y entendait mon père recommander de prévoir plutôt plus que plutôt moins.

Ce qu'il faut savoir, c'est que mon père, s'il me rend trois centimètres en hauteur, doit peser environ ving-cinq kilos de moins que moi. En gros, nous ne sommes pas du tout bâtis sur le même modèle. Au niveau des habitudes alimentaires nous différons aussi de beaucoup. En ce qui me concerne, plus c'est gras, plus c'est sucré, plus c'est riche, plus ça me plaît. Je n'ai jamais manqué de la gourmandise nécessaire pour trouver la motivation à finir un plat. Mon père, lui, c'est plutôt un adepte de l'ascèse gastronomique. Le genre "Quoi? Trois feuilles de salade? Mais c'est beaucoup trop, j'ai déjà pris une toute une demie-tranche de jambon!". L'homme qui a les dents du fond qui baignent après trois petits pois, quoi.

Alors dans ce cas-là, sorti de toute considération du type "Je règle mon pas sur le pas de mon père", quand j'ai entendu mon père soutenir que c'était cinq cents grammes par personne, parce que lui, il lui fallait au moins ça, je n'ai pas pu faire autrement que de douter. Bon, d'accord, un demi-kilo, dit comme ça, ça fait peur, mais après tout, s'il n'y a rien d'autre à manger, peut-être que c'est effectivement la dose nécessaire... En m'en retournant chez moi au volant de ma belle italienne aux reflets d'argent, je m'interrogeais. Trois cents? Cinq cents? Pas question de prendre le risque de manquer, mes invités ne me le pardonneraient pas. Enfin eux, si, mais moi je ne me le pardonnerais pas...

C'est alors que j'eus une idée qui me parut lumineuse sur le coup. Il se trouve que depuis quelques années j'ai mes habitudes dans un café sis à au moins trente mètres de chez moi. Or ce café donne également dans la brasserie le midi. On peut s'y restaurer, quoi. Et qui mieux qu'un restaurateur expérimenté aurait pu me conseiller en matière de quantités de nourriture, hum? Ni une, ni deux, j'ai donc filé chez Jean-Pierre pour m'abreuver de son précieux savoir. Nous étions en milieu de matinée, l'endroit était presque désert, seuls un ou deux retraités étaient accoudés au comptoir, la vaisselle était faite, il n'était pas encore temps de dresser les tables pour le midi: la configuration était idéale pour inviter le patron à une discussion propre à lui changer les idées au moment du creux de dix heures...

Et ben, tu me crois, tu me crois pas, le cuistot soi-disant chevronné a été infoutu de m'apporter une réponse claire, nette et précise. Il a commencé par dire "Ah ben oui, tiens, c'est vrai ça, combien que c'est qu'il en faut?". Puis il a botté en touche d'un habile "Ben ça dépend, c'est des gros mangeurs ou non, tes invités?". Rhâ, le fourbe. Qu'est-ce que je pouvais bien en savoir, moi? Et puis d'abord, gros mangeur, ça veut dire quoi, hein? Décidément, on ne pouvait compter sur personne... A tout hasard, j'ai fait savoir quelles étaient les recommandations de mon père. A quoi le Jean-Pierre a réagi en disant que ça faisait peut-être un peu beaucoup, mais qu'après ça dépendait si c'était des gros mangeurs ou non...

Finalement, un de mes voisins de comptoir est intervenu et a dit que pour lui, il fallait compter plutôt dans les trois cents grammes. Ce qui nous faisait donc deux voix pour trois cents, une pour cinq cents, et une abstention pour cause de "on sait pas si c'est des gros mangeurs ou non". C'était décidé, je compterais quatre cents grammes par personne. Au pire, ça ferait un peu trop, mais pas question de devoir faire des pâtes à mes invités si on arrivait à la rupture de stock avant la satiété générale. Quatorze personnes, quatre cents grammes par tête, je suis donc revenu avec six kilos de patates sous le bras. Et en tout et pour tout, un pauvre paquet de cacahuètes pour l'apéro. Pas question de se gaver avant d'attaquer le repas, non mais.

En raison d'une défection de dernière minute pour cause de "On n'a trouvé personne pour garder les enfants", nous nous sommes donc retrouvés à douze autour de la table. Et c'était quand même trop cool. Jusque là, le record était de dix, preuve a été faite qu'on pouvait faire encore mieux et être bien installés. C'est le genre d'occasion ou je suis bien content de mon chez moi, alors je l'ai savouré, parce que ce n'est pas tout le temps comme ça. Je crois que tout le monde a passé une bonne soirée. Et en tout cas, s'il y a bien une chose dont je suis sûr, c'est que tout le monde a bien mangé.

Cinq kilos. Un chouïa plus de quatre cents grammes par bouche à nourrir. Mon saladier le plus balèze rempli ras la gueule de tubercules. Ca, on n'a pas manqué. En, fait, ça faisait juste deux fois trop. Ouais, deux. Et ce n'est pas que les mangeurs aient fait leurs précieuses, tout le monde a terminé en se tenant le ventre en n'en revenant pas d'avoir mangé tout ça. Même moi, c'est dire (cela dit, il est possible que je fasse partie des rares qui ont effectivement englouti leurs quatre hectogrammes de patate). Donc, si vous voulez mon avis, à moins d'être en vacances aux sports d'hiver avec vos potes rugbymen, quatre cents grammes, ça fait trop.

Le résultat de tout ça, c'est que depuis une semaine, je bouffe des patates à tous les repas. Revenues à la poële, en salade, à la croque-au-sel, au gruyère fondu, en purée, bref, je crois que j'aurai tout essayé, et pour l'instant, je n'en vois toujours pas le bout. Et pour tout dire, j'ai comme l'impression qu'au bout d'un moment les pommes de terres cuites, ça ne se garde pas très bien. Je pense que le dernier kilo va finir à la benne, tout comme les dernières tranches de charcutaille. Oui, parce que j'avais vu un peu trop généreux en ce qui concerne la bidoche aussi. Et là, pareil, à force d'en avoir à tous les repas, j'arrive comme qui dirait à saturation. En plus, je me demande si les quelques boutons qui se sont mis à orner mon front ne seraient pas liés à l'excès de graisse porcine...

Alors bon, histoire que cette extraordinaire épopée ait quelque valeur éducative et vienne contribuer à l'accès à une meilleure connaissance du monde par le plus grand nombre au moyen des technologies de notre temps, je vais quand même y aller de mon petit conseil personnel. Ami internaute, si tu as atterri ici à la faveur d'une requête internet ayant pour objet de t'aider à déterminer combien de patates il te faut pour ta raclette de demain soir, sache-le, ici tu trouveras une réponse, une vraie de vraie. Pour une raclette "classique" (patates, fromage à raclette, charcuteries diverses et variées), compte deux à trois cents grammes de pomme de terre par personne. Alors oui, je donne une fourchette, mais en même temps, comme dirait l'ami Jean-Pierre, "Ca dépend si c'est des gros mangeurs ou non".

Là-dessus, snurfle, teuheu-teuheu, je vous laisse, il serait dommage que je ne profite pas à plein de ce rhume carabiné dont le destin m'a fait cadeau pile au moment où j'ai quelques jours sans bosser. Ouaip, y'a pas, le travail, c'est la santé.